Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le Monde.fr : Pendant le confinement, « ce sont les interactions sociales qui ont donné sa valeur à la consigne émise par l’Etat »

il y a 5 jours, par infosecusanté

Le Monde.fr : Pendant le confinement, « ce sont les interactions sociales qui ont donné sa valeur à la consigne émise par l’Etat »

En analysant des messages postés sur Twitter au printemps 2020, le sociologue Benoit Giry montre, dans un entretien au « Monde », que si les Français ont respecté des mesures comme le confinement, c’est parce que des citoyens ont relayé et défendu les consignes officielles.

Propos recueillis par Anne Chemin

Publié le 19/11/2021

Pourquoi les Français ont-ils, pendant l’épidémie de Covid-19, massivement appliqué une consigne aussi radicale et aussi contraignante que le confinement ? Comment expliquer le respect de cette mesure sanitaire inédite mettant entre parenthèses la vie sociale ? Ce sont les questions que pose le sociologue Benoit Giry, maître de conférences à Sciences Po Rennes et chercheur au laboratoire Arènes (CNRS, UMR 6051), dans une étude réalisée pour la Fondation pour les sciences sociales (FSS). Ce chercheur travaillant sur la sociologie des catastrophes montre, à travers une analyse des messages postés sur Twitter pendant la crise sanitaire, que si le confinement a été respecté, ce n’est pas seulement en raison de la peur du gendarme ou des dangers de la contagion : c’est aussi parce que nombre de citoyens ont activement participé, par le biais de leurs « contributions ordinaires », au déploiement de cette politique publique.

Au printemps 2020, le premier confinement, malgré son extrême rigueur, a été bien respecté par les Français, qui ont pourtant la réputation d’être frondeurs. Etait-ce une surprise pour le sociologue que vous êtes ?
Les Français ont effectivement une forte propension à ne pas respecter les consignes, notamment lorsqu’elles émanent des producteurs de politiques publiques comme l’Etat. Selon le programme d’enquêtes sociales ISSP (« International Social Survey Programme »), qui couvre une quarantaine de pays, la France est la nation la plus tolérante à l’égard de la transgression : en 2016, près de 75 % des Français (contre 50 % des Britanniques et 30 % des Espagnols, par exemple) estimaient qu’il était plus important de suivre sa conscience que la loi. La défiance envers les institutions, qui est traditionnellement corrélée avec la non-observance des mesures sanitaires, est en outre nettement plus élevée en France que dans le reste de l’Europe.

Le confinement du printemps 2020, malgré son caractère inédit, exceptionnel et rigoureux, a été très bien respecté par les Français. Les enquêtes montrent qu’en dépit de quelques petits arrangements avec la règle, seuls les salariés « de première ligne » sont sortis de chez eux. Les autres sont même allés au-delà des consignes du gouvernement : plus de la moitié des individus ont déclaré des sorties inférieures, non pas à une heure, comme le prévoyaient les mesures, mais à trente minutes.

Comment expliquer ce respect de la discipline collective ?
La littérature consacrée au gouvernement des catastrophes insiste sur un premier facteur, la gravité de l’événement. Parce que la pandémie charrie de graves menaces et de lourdes incertitudes, elle inclinerait naturellement à l’obéissance en reconfigurant radicalement l’agenda des individus : sous l’effet de la peur et de la sidération, ils placeraient le Covid-19 au sommet de leurs priorités. Le deuxième facteur souligne le rôle des instruments d’action publique : l’importance des revenus de transferts et des contrôles policiers auraient rendu le respect du confinement moins coûteux que sa transgression. La troisième hypothèse souligne les propriétés cognitives ou morales des acteurs, qui accepteraient de restreindre leur liberté parce qu’ils ont mesuré le danger. La quatrième hypothèse insiste sur les cultures nationales – mais, dans le cas de la France, nous avons vu qu’elle était peu pertinente.

Ces interprétations ont l’inconvénient de reposer sur une représentation de la vie sociale qui me paraît schématique, voire factice : il y aurait d’un côté un Etat qui définit des consignes sanitaires et de l’autre des citoyens qui les recevraient individuellement. En réalité, une instruction gouvernementale n’est ni une donnée immédiate de la conscience ni une information reçue par des individus isolés : c’est un acte de langage que les acteurs commentent avec des amis et dont ils parlent en famille – et c’est en partie cette trame ordinaire de la vie sociale qui donne de la valeur à la consigne émise par l’Etat. On ne peut pas comprendre ce qui s’est passé au printemps 2020 si on ne tient pas compte de cette dimension interactive de la vie sociale : pendant le confinement, les Français ont accompli un puissant effort collectif de contrôle sur eux-mêmes, mais aussi sur autrui.

Les sciences humaines ont-elles exploré, au cours de leur histoire, cette manière qu’ont les citoyens de participer, à travers leurs interactions sociales, à la mise en œuvre des politiques publiques ?
Les destinataires des politiques publiques ont longtemps été conçus comme un ensemble inerte sur lequel s’exerçait un pouvoir. Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, cette conception passive a cependant été critiquée par la sociologie de l’action publique, qui a souligné le rôle décisif d’acteurs relativement éloignés des « cercles de la décision ». Elle s’est d’abord intéressée aux agents de la bureaucratie, qui ont plus de marges de manœuvre que l’on croyait, puis aux acteurs « secondaires », comme les conseils citoyens ou les associations, et, enfin, aux destinataires individuels de l’action publique.

Il est aujourd’hui reconnu que la trame quotidienne et banale des relations sociales peut contribuer au succès d’une politique publique – un oncle qui vous rappelle que vous devez faire le contrôle technique de votre voiture, une dame qui apostrophe une mère de famille dans la rue pour qu’elle ramasse le papier que son enfant a jeté à terre, un ami qui vous dit que le Covid-19 n’est pas une grippette. C’est à ces « contributions ordinaires » que je me suis intéressé pour comprendre le respect du confinement : pendant la crise, de nombreux acteurs qui n’étaient pas mandatés par l’Etat ont tenté de contrôler le comportement d’autrui.

Dans un monde confiné où les relations sociales étaient strictement limitées, où avez-vous trouvé la trace de ces contributions ordinaires ?
J’ai étudié un corpus de 363 000 tweets contenant le hashtag #restezchezvous. Ces messages publiés entre l’annonce du confinement, le 16 mars, et sa fin, le 18 mai, ne sont pas forcément représentatifs de toutes les contributions ordinaires mais ils constituent la partie émergée d’un iceberg d’incitations mutuelles et de dénonciations des attitudes délétères. Pendant deux mois, alors que le confinement restait en tête des « trending topics » [les sujets les plus cités] de Twitter, une armée bureaucratique de réserve s’est mobilisée en diffusant des centaines de milliers de messages de santé publique sauvages incitant autrui à respecter les consignes sanitaires.

Dans le travail que vous avez réalisé pour la Fondation pour les sciences sociales, vous distinguez six registres d’intervention dans ces messages. Quels sont-ils ?
Le premier registre, le plus important quantitativement (plus de 50 % des messages), c’est le partage d’expérience et l’encouragement – « L’amour et la solidarité sont plus forts ! », « Soyons fiers de ce que nous pouvons faire ensemble contre ce #covid19 », « On fait une playlist tous ensemble pour se remuer le popotin ? ». Cette démarche cherche à instaurer une communion dans l’épreuve : les internautes proposent des astuces pour occuper petits et grands, des coups de cœur musicaux ou cinématographiques, mais ils exaltent aussi des valeurs d’unité et d’optimisme en soulignant l’utilité des comportements vertueux.

Le deuxième registre (20 % des messages), c’est l’insulte – « Les gens qui profitent du soleil alors qu’on doit être CONFINÉ (bande de cons) faut vous enfermer comme ça et vous laisser entre vous ». Ce public shaming, comme le disent les anglophones, consiste à apostropher les « connards », les « égoïstes » et les « abrutis » qui transgressent les règles. Le troisième registre est le soutien aux soignants (15 % des messages) – « J’aide l’hôpital, j’aide les soignants, je reste chez moi ! ». Ces messages qui « héroïsent » les médecins et les infirmières défendent le respect du confinement au nom de la solidarité avec les soignants.

Le quatrième registre est le relais d’information (7 % des messages) – « France : 127 morts et 5 423 cas confirmés ! », « + 255 cas en 24 heures dans les Bouches-du-Rhône, ça explose ». Dans un contexte de défiance, ces chiffres officiels acquièrent une valeur nouvelle parce qu’ils sont repris par des proches ou des citoyens ordinaires qui inspirent confiance. Le cinquième registre est la dénonciation d’un scandale (5 % des messages) – « Pas de masque, pas de test, pas de gel pour les soignants. C’est une honte ». Ces messages soulignent le contraste entre l’incompétence des élites et l’exemplarité des citoyens. Enfin, le dernier registre est le rappel des règles sanitaires (1 % des messages).

Peut-on mesurer l’effet de ces « contributions ordinaires » sur le respect du confinement ?
La « chance pour une autorité de rencontrer une obéissance », qui constitue, chez Max Weber, l’un des piliers de l’Etat, est sans doute en partie déterminée par ces contributions ordinaires qui relaient, dans la vie sociale, la politique du gouvernement. Jusqu’où ces interactions participent-elles à la réussite de certaines politiques publiques ? Il est très difficile de le mesurer avec précision. La sociologie n’est pas une science expérimentale qui peut manipuler les sociétés en éprouvette : il est impossible de rajouter un peu de dispositif punitif ou de retirer quelques contributions ordinaires pour évaluer la part de chacun de ces facteurs dans le succès d’une politique publique. Les sciences sociales ont néanmoins développé des instruments sophistiqués qui permettent de raisonner « toutes choses égales par ailleurs ». Ils seront peut-être utilisés, à l’avenir, pour mesurer l’efficacité des « contributions ordinaires » dans la mise en œuvre des politiques publiques.