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Le Monde.fr : Travail illégal au Royaume-Uni : le vilain secret de Leicester

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Le Monde.fr : Travail illégal au Royaume-Uni : le vilain secret de Leicester

Dans cette ville anglaise, les voix s’élèvent pour dénoncer les conditions « d’esclavage moderne » dans le textile.

Par Cécile Ducourtieux

Publié le 21/07/2020

SÉVERIN MILLET
Un peu partout dans le monde, le Covid-19 agit comme un révélateur des dysfonctionnements des sociétés ou des économies. A Leicester, en Angleterre, l’épidémie a remis en lumière un scandale déjà dénoncé à plusieurs reprises ces dernières années, mais contre lequel très peu a jusqu’à présent été entrepris : des milliers de personnes travaillent pour l’industrie textile locale, avec des salaires d’environ 3,50 livres sterling l’heure (3,86 euros), bien moins que le minimum légal (8,72 livres sterling pour les salariés âgés de 25 ans et plus).

Les contaminations repartant fortement à la hausse sur place en juin, le gouvernement britannique a réimposé début juillet un confinement strict dans cette grande ville des Midlands, connue pour sa très forte communauté issue du sous-continent indien (37 % de la population locale). Et il est apparu que cette mesure radicale n’était pas sans rapport avec le fait que les ateliers textiles de l’agglomération avaient continué à fonctionner pendant le pic pandémique, sans aucune mesure de protection pour leurs travailleurs.

Enquête interne
Fin juin, l’ONG « Labour Behind the Label », spécialiste de la lutte contre l’exploitation au travail, a accusé Boohoo, marque britannique de fast fashion, ciblant les 15-30 ans avec des jeans et des robes à 20 livres sterling. Environ « 75 à 80 % de la production textile de Leicester » serait destinée aux entrepôts de Boohoo et de ses autres licences PrettyLittleThing et Nasty Gal, selon l’ONG, qui dit « avoir collecté des informations selon lesquelles on a demandé aux gens de venir au travail même s’ils montraient des symptômes du Covid-19, sinon ils perdraient leur poste ».

Début juillet, un journaliste du Sunday Times s’est fait embaucher quelques heures sans révéler son identité dans un atelier de la ville fabriquant des vêtements Nasty Gal et s’est vu proposer un salaire horaire de 3,50 à 4 livres sterling de l’heure. Il cite dans son article un contremaître de l’atelier qui lui confie : « Partout à Leicester, vous ne trouverez que des ateliers qui payent 3,50 à 4 livres de l’heure. Moi, par exemple, j’ai travaillé des années pour cette industrie, je suis ici depuis cinq ans mais je ne suis toujours payé que 5 livres de l’heure. »

En réaction, la ministre de l’intérieur britannique Priti Patel a demandé à la National Crime Agency (NCA, l’agence nationale de lutte contre le crime organisé), d’enquêter sur des cas d’esclavage moderne à Leicester. Boohoo a annoncé le lancement d’une enquête interne, mais l’action du groupe, coté à Londres, a perdu presque la moitié de sa valeur depuis le 1er juillet, après que son principal actionnaire, Standard Life Aberdeen, a vendu quasiment toutes ses parts et que des distributeurs (Zalendo, Next, Asos) ont pris leurs distances, déréférençant les vêtements de la marque.

Les alertes sur la situation à Leicester n’ont pourtant pas manqué : en mai 2018, Sarah O’Connor, journaliste au Financial Times, a consacré une longue enquête sur le sujet (« Dark factories : Labour exploitation in Britain’s garment industry »), puis témoigné devant la commission parlementaire passant au crible les politiques environnementales britanniques (l’Environmental Audit Committee). Un rapport parlementaire (« Fixing fashion : Clothing consumption and sustainability ») a été publié fin 2018, mais le gouvernement de Theresa May (première ministre à l’époque) en a rejeté toutes les recommandations. D’autres articles de presse ont suivi, sans qu’aucune mesure ne soit officiellement prise.

Comment est-il possible que près d’un millier d’ateliers aient continué à fonctionner pour partie dans l’illégalité, dans cette ville à la longue tradition textile, sans que les autorités agissent ? « Ces pratiques ne sont pas toujours faciles à détecter, les sociétés impliquées sont de petite taille, parfois il s’agit même de gens travaillant depuis chez eux. Et ces sociétés interviennent souvent en sous-traitance des sous-traitants officiels », souligne Mark Stevenson, professeur à l’Ecole de management de l’université de Leicester. « Et que doit faire le gouvernement face à ces situations d’esclavage moderne : fermer les ateliers ? Dans ces cas, les travailleurs [souvent des migrants clandestins] risquent de finir avec des conditions de travail encore pires » ajoute l’enseignant.

Il plaide pour une révision de la loi de 2015 sur l’esclavage moderne (The Modern Slavery Act) adoptée au Royaume-Uni après le drame du Rana Plaza (plus d’un millier de morts dans l’effondrement d’un immeuble de Dacca, au Bangladesh, où travaillaient des employés du textile dans des conditions terribles). « Le texte est trop général, il ne concerne que les groupes de plus de 36 millions de livres sterling de chiffre d’affaires, qui se contentent de déclarations annuelles de transparence concernant leur pratique et leurs chaînes d’approvisionnement ».

Une « conspiration du silence »
L’affaire a pris une tournure politique, travaillistes et conservateurs se renvoyant la responsabilité de l’inaction. Leicester est dirigée par un conseil municipal à majorité travailliste depuis des décennies, mais les conservateurs sont au pouvoir à Downing Street depuis dix ans. Andrew Bridgen, député conservateur du Leicestershire, a dénoncé mi-juillet au micro de Sky News « une vraie conspiration du silence » ayant permis à ces ateliers de tourner sans entraves pendant des années. « Il y a eu un échec systémique de toutes les autorités à Leicester » a ajouté le politique, avançant une estimation à Leicester « d’environ 10 000 individus qui fabriquent des vêtements pour les marques Internet dans des conditions qu’on peut qualifier d’esclavage moderne ».

« Leicester n’est pas unique en son genre », pour Emily Kenway, membre de l’association londonienne Flex de lutte contre l’exploitation au travail. « Elle est juste plus concentrée géographiquement, mais il y a des cas d’abus un peu partout au Royaume-Uni : dans l’agriculture, la construction, le travail domestique. »

Acheter des robes à moins de 10 livres made in UK « n’est pas sans conséquences sur les conditions de travail en bout de chaîne »

En cause, de son point de vue, la politique d’« environnement hostile » mise en place au ministère de l’intérieur, visant ces dernières années à décourager l’immigration (et ayant abouti au Windrush Scandal, des milliers de Britanniques d’origine jamaïcaine s’étant vus contester leur nationalité par le Home Office). « Les employés sans papiers ont trop peur de signaler les abus aux inspecteurs du travail ou à la police. Cela donne aux employeurs des moyens de coercition : ils savent que les travailleurs n’ont aucun droit », déplore Emily Kenway.

Les consommateurs devraient aussi s’inquiéter : acheter des robes à moins de 10 livres made in UK « n’est pas sans conséquences sur les conditions de travail en bout de chaîne », insiste la jeune femme, qui reste peu optimiste, malgré l’enquête en cours de la NCA. « Le Covid-19 pousse beaucoup de gens dans la pauvreté : ils vont perdre leur emploi et ceux qui n’ont pas d’économies vont chercher du travail de manière désespérée : ce sont des gens très vulnérables à l’exploitation au travail. Et pour l’instant, le gouvernement n’a annoncé aucun investissement afin de renforcer les contrôles. »

Les chiffres sont effarants : l’Angleterre et le Pays de Galles ne comptent qu’un peu plus d’une centaine d’inspecteurs au sein de la GLA (Gangmasters and Labour Abuse Authority, autorité de lutte contre les abus au travail). Et seulement 14 agents pour contrôler le fonctionnement des quelque 18 000 agences pour l’emploi opérant dans tout le Royaume-Uni. « C’est le résultat d’une longue culture politique de dérégulation, destinée à créer un environnement favorable au business », souligne encore Emily Kenway.

Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante)