Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le Monde.fr : Vaccins contre le Covid-19 : pourquoi la France reste cantonnée à un rôle de sous-traitant

28 avril, par infosecusanté

Le Monde.fr : Vaccins contre le Covid-19 : pourquoi la France reste cantonnée à un rôle de sous-traitant

Dans l’Hexagone, de nombreux sites sont désormais chargés du remplissage, du conditionnement ou de la distribution des vaccins. Le vaccin Sanofi est attendu pour l’automne et l’Institut Pasteur a abandonné son principal projet.

Par Zeliha Chaffin

Publié le 19 avril 2021

« Cela n’a pas été facile. Il a fallu faire face à un certain nombre de défis en des temps records : commander des équipements adaptés, recruter du personnel supplémentaire, s’assurer des stocks de flacons, de bouchons, de filtres, alors que ces produits subissaient des tensions importantes dans l’approvisionnement… », confie Stéphane Lepeu, directeur général délégué de Delpharm. Mais le sous-traitant français a relevé le défi. Après cinq mois de labeur, son usine de Saint-Rémy-sur-Avre (Eure-et-Loir) a commencé, en avril, la mise en flacon du vaccin de Pfizer-BioNTech. Elle est la première à produire des vaccins contre le Covid-19 sur le sol hexagonal. Une performance que n’a pas manqué de saluer Emmanuel Macron, en visite sur le site, le 9 avril. « Produire le vaccin en France, c’est accélérer la vaccination, c’est renforcer notre souveraineté industrielle et sanitaire », tweetait le président de la République.

D’ici peu, Delpharm sera rejoint dans cet effort national par deux autres façonniers, le suédois Recipharm, à Monts (Indre-et-Loire), et Fareva, à Idron (Pyrénées-Atlantiques) et Val-de-Reuil (Eure) – qui s’occuperont respectivement d’embouteiller les vaccins de Moderna et de CureVac –, puis, cet été, par le groupe pharmaceutique Sanofi, dont le site de Marcy-l’Etoile (Rhône), près de Lyon, œuvrera pour le compte de Johnson & Johnson. Au total, les quatre industriels devraient expédier de leurs usines quelque 250 millions de doses en 2021.

Si la France peut enfin s’enorgueillir de produire des vaccins contre le Covid-19 sur son sol, elle reste cependant cantonnée à un rôle de sous-traitant et n’intervient que dans les dernières étapes de la chaîne de fabrication : formulation, remplissage, conditionnement et distribution. Des opérations « technologiquement très pointues » et que « seuls quelques professionnels savent faire », a martelé la ministre déléguée chargée de l’industrie, Agnès Pannier-Runacher, sur la radio RMC, le 16 avril. Mais qui n’occultent pas un constat : la production des principes actifs – les molécules qui permettent de soigner –, réalisée dans d’autres pays du continent européen (Allemagne, Belgique, Suisse, Pays-Bas), échappe bel et bien à l’Hexagone.

A la reconquête d’une souveraineté sanitaire
La pilule est amère. Et souligne une autre déception, celle de ne pas encore être parvenu à mettre au point un vaccin contre le Covid-19 estampillé made in France, quand l’Allemagne s’apprête, après le succès de BioNTech, à voir une autre de ses jeunes pousses, CureVac, y parvenir. Le fleuron français Sanofi – seul groupe pharmaceutique aujourd’hui capable de produire de bout en bout un vaccin à grande échelle sur le sol français – a pris du retard dans la course mondiale. Son vaccin ne devrait être disponible – au mieux – qu’à l’automne.

Quant à l’Institut Pasteur, il a tout bonnement mis fin à son principal projet dans le domaine, faute de résultats satisfaisants. L’Hexagone ne manque pourtant pas d’atouts, ainsi que le prouvent les nombreuses biotechs qui se sont engagées dans la recherche et le développement de vaccins ou de traitements thérapeutiques contre le Covid-19 depuis un an. D’ailleurs, Valneva avance rapidement sur son candidat-vaccin, mais il le produira au Royaume-Uni…

Ce constat a surtout mis en lumière les faiblesses et les vulnérabilités de la France en matière de santé. La pandémie, à travers les pénuries de médicaments dans les services hospitaliers de réanimation et les difficultés d’approvisionnement en matériels, a jeté une lumière crue sur la dépendance du pays vis-à-vis des fabricants étrangers. Les Français ont découvert, non sans effarement, que seuls 30 % des médicaments génériques étaient produits sur le sol national et que près de 80 % des principes actifs provenaient de Chine ou d’Inde.

La pandémie, à travers les pénuries de médicaments et les difficultés d’approvisionnement en matériels, a jeté une lumière crue sur la dépendance du pays vis-à-vis des fabricants étrangers

De quoi sonner la mobilisation générale au sein du gouvernement, décidé à regagner une souveraineté sanitaire. Dès juin 2020, le ministère de l’économie a lancé un appel à manifestation d’intérêt (AMI) dans le but de renforcer les capacités de production sur son territoire national et d’inciter les industriels pharmaceutiques à relocaliser les fabrications de médicaments et traitements thérapeutiques jugés essentiels dans la lutte contre le Covid-19.

Au total, 460 millions d’euros seront alloués à ce dispositif. Parmi les 17 premiers lauréats retenus pour bénéficier de ces aides figurent l’entreprise de chimie fine Seqens, qui prévoit de relancer la production d’une douzaine de molécules qui avaient subi d’importantes ruptures d’approvisionnement au printemps 2020, et le laboratoire CDM Lavoisier, spécialisé dans la fabrication de produits injectables, qui a l’ambition, à terme, de multiplier par deux sa puissance de feu.

Favoriser la compétitivité
Si l’initiative séduit de plus en plus d’industriels, ce n’est pas tant par patriotisme que parce que l’écart de coût entre l’Europe et l’Asie s’est réduit ces dernières années. « Le développement de nouvelles technologies, comme la chimie en continu, permet aujourd’hui de produire à des coûts plus compétitifs. Sur certaines matières premières, on arrive même à avoir des prix comparables à ceux de la Chine », observe Yves Michon, président de Corden Pharma à Chenôve (Côte-d’Or), qui fabrique, entre autres, des lipides pour le vaccin développé par Moderna.

Pour autant, « il ne sera pas possible de rapatrier tous les principes actifs, ils sont trop nombreux », prévient Vincent Touraille, président du Sicos Biochimie, le syndicat de l’industrie chimique organique de synthèse et de la biochimie, qui estime que l’autonomie sanitaire doit se jouer à l’échelon européen plutôt que français.

Au-delà des incitations financières brandies par l’Etat, les entreprises attendent surtout un geste sur les prix de vente des médicaments, qu’elles jugent trop peu élevés pour favoriser la compétitivité de l’industrie sur le marché. « Il ne faut pas non plus uniquement se concentrer sur la capacité industrielle. Au-delà de la relocalisation, il s’agit aussi d’attirer la production de médicaments innovants sur le territoire. Cela ne peut se faire qu’en créant une cohérence de l’intégralité de la chaîne », souligne Frédéric Collet, président du Leem, le lobby français des entreprises pharmaceutiques.