Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le blog de Médiapart - Hold-up sur l’anticapitalisme

il y a 4 jours, par Info santé sécu social

BLOG : LA FAUCILLE ET LE LABO
17 NOV. 2020
PAR YANN KINDO

Avertissement : Ce texte a été rédigé collectivement par des signataires se réclamant des idées du mouvement ouvrier révolutionnaire afin de fournir des arguments pour contrer la vague de complotisme qui monte progressivement dans bien des milieux, et qui affecte aussi malheureusement le nôtre.
Il couvre un vaste ensemble de thèmes afin de fournir une vue d’ensemble et une logique à opposer aux complotistes et à leurs raisonnements, et ne peut donc pas entrer dans les détails de tout ce qui est évoqué.
Des références supplémentaires pour approfondir certains aspects sont proposées après l’article.

Telle un tsunami, la crise sanitaire COVID-19 a fracassé toutes les digues humanistes et rationalistes que nous pensions avoir reconstruites depuis la seconde guerre mondiale. Alors que la page Hydroxychloroquine-Raoult n’est toujours pas tournée, voilà que depuis le 11 novembre, un film « enquête » réalise un véritable « hold-up » sur toute pensée critique… Celles et ceux qui s’étonnent de son succès ont sans doute déserté les réseaux sociaux depuis nombre d’années.

Cette marée montante de complotisme, nous la voyions venir depuis plus de vingt ans, entre altermondialisme et 11 septembre. Nous attaquions les Meyssan et autre Soral, des ennemis idéologiques clairement identifiés, mais cette dérive n’épargne malheureusement pas certains militants et militantes du mouvement ouvrier anticapitaliste. Et depuis le début de l’année, nous sommes confrontés à des passerelles entre ce milieu complotiste et nos propres rangs.

Contre le complotisme, la réponse à court terme (sur le mode debunking/réfutation) ne suffit pas. Chronophage, elle est source de lassitude si elle ne s’adosse pas à un cadre collectif, et elle risque de se heurter à un mur de refus cognitif, car souvent les raisons de la croyance sont imperméables à la réalité des faits. La réponse à long terme peut donc se décliner en deux axes :
- un axe éducatif qui renvoie à la construction d’une personne qui sait s’informer, qui est consciente de la complexité des choses et reconnait la valeur de la démarche scientifique
- un axe militant qui sera l’objet de ce texte

Nous considérerons les événements médiatiques Raoult et Hold-Up comme deux illustrations actuelles du mouvement complotiste de fond qui, depuis plus de deux siècles, se conjugue avec la pensée réactionnaire. Notre objectif est d’éclaircir les termes de l’affrontement et, à notre modeste échelle, de donner quelques éléments afin de contribuer à armer, ou à réarmer, ceux qui se réclament du mouvement ouvrier révolutionnaire.

Deux symptômes majeurs d’une situation dégradée
Didier Raoult et le populisme scientifique

Les débuts de l’épidémie ont vu l’apparition d’une figure jusque-là peu connue au-delà du lectorat du Point, où il publiait l’essentiel de ses quelques interventions publiques à travers une chronique santé : Didier Raoult.

Ce n’est pas le lieu ici de rentrer dans les détails de l’analyse critique factuelle de l’épisode médical de la chloroquine : les « débunkages » de ce genre sont très nombreux et facilement accessibles. Toute personne qui a encore un doute sur le caractère frauduleux de ce qu’ont fait Didier Raoult et son équipe de l’IHU de Marseille pourra aller voir par exemple ici , là, là , là, ou bien encore là.

Mais pour se rendre compte de l’ampleur de la faillite, le mieux est peut-être de commencer par cette vidéo qui, tout simplement, compile les déclarations de Didier Raoult depuis février dernier, et où les prédictions erronées le disputent aux déclarations contradictoires.

Pour avoir diffusé de fausses informations, promu comme un remède miracle un traitement sans tests sérieux validés par ses pairs et avoir de ce fait ralenti la recherche sur les traitements possibles, Didier Raoult, sur le plan strictement sanitaire, a représenté une nuisance, si ce n’est un danger. Plus fondamentalement, son combat pour faire croire aux vertus curatives d’un traitement qui n’en avait aucune l’a amené à remettre en cause les méthodes fondamentales de la recherche médicale elle-même, et à promouvoir une forme d’empirisme sans principe et sans méthode, en demandant aux gens de se fier à son intuition et au pouvoir magique de sa blouse blanche forte de milliers de publications. Pour cela, ne parvenant pas à convaincre les milieux médicaux, il a organisé une campagne d’opinion via la chaîne Youtube de son institut ainsi que par sa présence dans des médias complaisants. Ce faisant, il a contribué à nourrir de malsaines relations entre science, médias et politique, et a fait émerger à travers le réseau de ses supporters fanatisés une forme de populisme scientifique et médical que l’on n’avait peut-être encore jamais connue. Christian Lehmann a pu parler à son sujet de Général Boulanger de la médecine, et cette comparaison avec ce mouvement composite et préfasciste est pertinente. Il n’est ainsi pas surprenant d’avoir vu Didier Raoult participer au lancement de la revue Front Populaire de Michel Onfray, qui réunit non seulement les souverainistes mais aussi les complotistes des deux rives, celles de la gauche et de la droite. La dévotion de ceux qui ont aveuglément cru en Didier Raoult et en son traitement pourtant inefficace est typique du populisme, qui consiste à chercher un sauveur suprême plutôt qu’à organiser les travailleurs. Et bien souvent, ce sauveur suprême derrière lequel on demande de se ranger en tant que leader « antisystème » est une émanation de l’élite qu’il est censé combattre. C’est bien le cas en ce qui concerne Didier Raoult, un mandarin qui incarne les pires pratiques patronales de la médecine hospitalière, avec son IHU qui accumule les financements privés et publics grâce aux milliers de publications auxquelles le chef accole son nom alors qu’il ne les a même pas lues – ce dont il se flatte volontiers. Son succès s’appuie aussi sur de solides amitiés au sein du personnel politique de sa région, notamment du côté droit de l’échiquier. Enfin, le discours « rassuriste » de Raoult, qui a consisté à nier tant le danger réel du virus depuis son apparition que la possibilité d’une deuxième vague qui a pourtant largement commencé à déferler depuis Marseille, a été une aubaine pour les patrons qui sont prêts à mettre en danger les salariés en les faisant travailler dans des conditions de sécurité insuffisantes. Entassez-vous dans les transports en commun et retournez au boulot sans vous inquiéter, Didier Raoult a dit qu’il n’y aurait pas de deuxième vague… De toutes façons, si l’épidémie reprend, Didier Raoult sait où détourner les regards et désigner comme principaux responsables du naufrage sanitaire dans sa ville… les juifs et les roms.

Le film Hold Up

On ne reviendra pas ici sur la thèse centrale du film, que Raphaël Grably a très bien résumée. On ne cherchera pas non plus à le démonter : c’est fastidieux et des personnes courageuses ont déjà fait le travail. Le blockbuster du moment est indéniablement une réussite, non sur le fond évidemment, mais sur la forme. Les auteurs ont été très efficaces : une bande annonce percutante, une campagne d’affichage, l’utilisation de deux sites d’appel aux dons qui ont permis de récolter plus de 300 000 euros à ce jour, auprès de 12 872 personnes.

Certains ont même pu participer à la conception de l’affiche, demandant à remplacer le logo de Cnews, plus conciliant avec les « rassuristes », par celui de LCI.

Bien entendu, la plupart de ces « rassuristes » très médiatiques interviennent dans le film où l’on retrouve un casting d’individus plus sulfureux les uns que les autres. Nous n’allons pas nous attarder sur ce point, d’autres ayant déjà exposé le pédigrée de ces personnages (par exemple là et là).

Vue l’ampleur du succès, les grands médias sont amenés à diffuser des articles pour démonter l’ensemble des points avancés par ce film. En fait, on en parle partout : France culture, Le Parisien, Le Monde, Libération, Huffpost, … De nombreux collectifs en ont également entrepris un debunkage point par point. Le film est devenu viral, conformément aux attentes de ses auteurs. Ceux-ci ont été évidemment bien aidés par les gesticulations gouvernementales incohérentes dans la gestion de la crise sanitaire, les mensonges par exemple sur l’utilisation des masques, la situation catastrophique dans les hôpitaux, ou encore une communication exécrable suscitant incompréhension et méfiance.

« Si tous les médias ‘mainstream’ sont unanimes pour critiquer ce film, c’est surement signe qu’il dit vrai », prétendront ses supporters… Bien sûr que non : dans cette fiction, tous les ingrédients sont réunis pour faire croire à un complot mondial et à une gigantesque manipulation.

Ce qui permet à ce film d’avoir un tel écho, c’est bien les réseaux sociaux. L’affiche et la bande annonce se sont transmises dès avant sa sortie, mettant en avant des slogans percutants tels que « nous sommes 7 milliards à avoir été pris en otage », « Nous mesurons la responsabilité de réaliser un film inattaquable et dont le but sera de toucher un maximum de personnes », ou en évoquant des menaces de censure (penser à acheter le DVD, on ne sait jamais). Cette communication alléchante a inondé les réseaux sociaux, diffusant ces idées conspirationnistes jusqu’au sein de notre camp, celui des travailleurs.

Le casting du film est éloquent sur son sens politique. De manière significative, ses deux initiateurs, Nicolas Réoutsky et Pierre Barnérias, s’étaient auparavant illustrés par des films sur les expériences de vie après la mort ou sur les apparitions de la Vierge Marie – un peu comme Marie-Monique Robin avait complaisamment filmé le paranormal avant de réaliser des documentaires conspirationnistes sur Monsanto. Ici, on retrouve selon Le Poing “des cathos tradis d’extrême-droite tendance Civitas, créationnistes anti-avortement (Alexandra Henrion-Caude et Valérie Bugault, intervenante du média d’extrême droite TV Libertés), Silvano Trotta, un Youtubeur pro-Trump qui explique que la lune est artificielle…- ou l’avocat souverainiste Régis de Castelnau”. De manière tout à fait significative, le réalisateur de Hold Up, Pierre Barnérias, participait en 2017 en tant qu’intervenant à la tribune à une réunion publique de catholiques intégristes particulièrement azimutés. On y célébrait les apparitions de la Vierge, en prédisant « la victoire de Son Cœur Immaculé sur le Mal » après une « grande épreuve » et un combat final contre « l’athéisme marxiste et la franc-maçonnerie ».

Ce que traduisent donc le succès d’un tel film ou d’un personnage tel que Raoult au-delà des milieux complotistes habituels, c’est évidemment la méfiance vis-à-vis des « autorités », mais aussi le désarroi et le sentiment d’impuissance de bien des exploités. Faute de perspectives politiques et de confiance dans la capacité des travailleurs à prendre eux-mêmes en charge l’organisation de la société, la tentation existe de se tourner vers des théories qui sont bien souvent un vecteur de résignation, voire un creuset de l’extrême-droite.

Le complotisme, un type de théorie toujours réactionnaire

Les mécanismes de pensée complotistes, s’ils se manifestent de plus en plus sur un « marché dérégulé de l’information » où ils peuvent avoir un impact plus grand sur la population, ne sont pour autant en rien nouveaux dans l’histoire. Si l’on se place dans l’occident médiéval chrétien, la figure du juif ou celle de la sorcière païenne ont pu être dénoncées comme œuvrant en groupe au malheur des autres. Dans l’Europe du XIXe siècle bouleversée par le capitalisme, c’est à nouveau aux juifs qu’on a attribué de maléfiques intentions et une organisation imaginaire, ce qui leur a valu d’être persécutés et victimes de violences récurrentes, parfois étatiques, souvent populaires. La plupart du temps, ce sont des figures de parias minoritaires qui ont été les proies de récits complotistes qui déviaient la colère sociale vers des victimes expiatoires en position de faiblesse dans leur environnement social.

Avec la Révolution Française, le discours complotiste a pu prendre un tour plus politique autour du rôle des élites. La Grande Peur de l’été 1789, qui a vu les paysans effrayés par une rumeur de répression nobiliaire passer préventivement à l’attaque des châteaux, est l’un des très rares exemples dans l’histoire où la rumeur et la croyance ont pu accélérer le cours révolutionnaire des choses. Car le récit complotiste est depuis cette époque plutôt marqué du côté de la Contre-Révolution, avec l’ouvrage de l’Abbé Barruel qui en 1797 analysait la révolution comme le produit d’un complot des Lumières, des Franc-Maçons et, déjà, des Illuminatis.

C’est sans doute avec les thèses complotistes autour des attentats du 11 septembre 2001 que ce mode de pensée a connu une résurgence plus marquée dans des milieux marqués à gauche. La recherche d’une vérité alternative sur le 11 septembre avait pu émerger comme un anti-impérialisme frelaté ; et l’on a vu des groupes de gens dépenser une énergie considérable à expliquer que l’administration Bush avait elle-même téléguidé les terroristes qui ont détourné les avions, et qu’elle avait aussi, au cas où, miné les tours du World Trade Center pour qu’elles s’effondrent si l’incendie consécutif au crash du Boeing ne suffisait pas. Tout en les ridiculisant aux yeux des individus un tant soit peu rationnels, cette énergie n’a pas été dépensée, par exemple, pour… combattre l’intervention militaire en Afghanistan, dont ce complot aurait été le prétexte.

Le stalinisme a aussi contribué à banaliser des pensées complotistes qui continuent à nuire aujourd’hui : la répression en URSS a été présentée comme une invention des impérialistes occidentaux, les trotskistes auraient été de mèche avec les fascistes, les mouvements de contestation dans les ex-pays du bloc de l’Est auraient toujours été téléguidés par la CIA, etc.

On trouve bien sûr dans l’histoire récente d’authentiques complots ou mensonges fabriqués dans le but de justifier interventions militaires ou politiques répressives. On pense à la stratégie de la tension menée en Italie dans les années 1970 par l’extrême-droite, avec l’appui possible de secteurs de l’appareil d’État ou de services de renseignements. On pense aussi aux mensonges propagés par le gouvernement des États-Unis pour justifier certaines interventions, tels que l’affaire des couveuses au Koweït en 1991, ou les fameuses armes de destruction massives que Colin Powell prétendait exhiber dans une fiole à la tribune de l’ONU avant l’invasion de 2003.

Oui, les gouvernements, et notamment les gouvernements impérialistes, mentent. Mais ils n’ont pas besoin du mensonge pour agir, et la plupart de leurs attaques contre les travailleurs et les opprimés partout dans le monde se font au grand jour, sont votées dans les parlements, justifiées dans la presse. Elles n’obéissent à aucun autre plan que celui de perpétuer et d’aggraver l’exploitation.

Les théories dites complotistes sont très diverses et désignent des responsables très variables. Elles ont cependant un point commun : celui de ne jamais désigner comme responsables le système capitaliste, les hommes et les institutions qui le servent. À une extrémité du spectre, les ennemis sont aussi secrets qu’insaisissables : ce sont les illuminatis, les reptiliens, bref, des êtres dont on ignore la vraie nature et qui agissent dans l’ombre, tels ceux dont jadis on pensait qu’ils peuplaient le monde – esprits, démons ou êtres surnaturels dotés de pouvoirs inaccessibles aux humains et se jouant d’eux. À l’autre bout de l’éventail, le complotisme se veut plus politique, et se réclame de l’anti-capitalisme. Il dénonce les multinationales et, dans le cas présent, « Big Pharma », qui aurait enterré un médicament bon marché – celui du bon docteur Raoult – pour promouvoir de futurs traitements chers, inefficaces voire dangereux, du Remdisivir aux vaccins. Il dénonce aussi les gouvernements à leur solde, à commencer par celui de Macron dont les décisions absurdes auraient pour seul fondement de servir les intérêts de ces capitalistes.

Que les décisions du gouvernement Macron, comme celles de tous ses semblables, soient dictées par les intérêts des puissants est une évidence, et il serait évidemment absurde (ou mensonger) de prétendre le contraire. Confrontés à la crise économique la plus violente jamais traversée par le système capitaliste, tous les gouvernements de la planète cherchent à en faire payer le prix aux classes populaires, et à sauvegarder des profits et des fortunes bourgeoises tout ce qui peut l’être. Mais c’est précisément là où le complotisme ne s’embarrasse guère de logique : pourquoi des gouvernements si dévoués aux intérêts des riches auraient-ils volontairement provoqué, ou prolongé, une récession qui plombe les comptes de la grande majorité des entreprises ? Pourquoi auraient-ils sacrifié, entre autres, les capitalistes du tourisme et du transport aérien, pour le seul profit des laboratoires pharmaceutiques ? Et pour parler de ceux-ci, pourquoi Sanofi, qui en France est le principal vendeur d’hydroxychloroquine, aurait-il renoncé à de plantureux bénéfices dans le seul but de s’engager dans une course au vaccin dans laquelle 300 concurrents risquent de lui ravir le fromage ?

C’est là où l’anti-capitalisme du complotisme montre qu’il n’est en fait qu’une façade. Loin d’incriminer l’ensemble de la classe bourgeoise et, surtout, l’organisation sociale qu’elle dirige, il ne vise jamais, en réalité, qu’une fraction de celle-ci, plus ou moins personnalisée et plus ou moins occulte selon les cas. Le plan machiavélique sera donc, au choix ou ensemble, celui des laboratoires pharmaceutiques, de Bill Gates, de Georges Soros, de Jacques Attali ou du club de Bilderberg. Ces derniers accusés ne sont pas là par hasard : ce sont exactement les mêmes mécanismes qui, depuis plus d’un siècle, nourrissent l’antisémitisme, ce « socialisme des imbéciles », comme l’écrivait August Bebel. Et ce n’est évidemment pas par hasard que la mouvance complotiste est largement perméable aux thématiques antisémites.

Quels que soient leurs divergences par ailleurs, tous ceux qui militent pour l’émancipation humaine et pour qui cette perspective passe par le renversement du capitalisme par l’action consciente des exploités de toute la planète ne peuvent que s’opposer frontalement à de tels dévoiements. Bien sûr, face à un interlocuteur individuel, on peut choisir de ne pas heurter, et de tenter de convaincre plutôt que de braquer. Mais sur le fond, on doit opposer aux thèses complotistes une intransigeance absolue. Même lorsqu’elles se parent d’une couleur contestataire, elles consistent par principe au mieux à rendre cette contestation inoffensive, au pire, à la dévoyer vers des boucs émissaires qui seraient des cibles toutes désignées pour d’authentiques mouvements fascistes. Faut-il rappeler que le parti d’Hitler se prétendait jusque dans son nom « socialiste », et qu’une forme d’ « anticapitalisme » est soluble dans la démagogie d’extrême-droite ? Et aujourd’hui même, comment ne pas voir qu’aux États-Unis, les milieux influencés par QAnon et ses délires sur « l’État profond » (ceux-là même que reprennent ici Onfray et sa revue) sont les plus radicaux soutiens de Trump et les promoteurs d’une extrême-droite aux méthodes musclées ?

Ainsi, les théories du complot sont toujours réactionnaires mais avec des effets parfois contradictoires. Leur caractéristique la plus commune est d’être démobilisatrices. En effet, que peut-on faire contre un complot si ce n’est de se contenter de le dénoncer ? En réalité, la théorie du complot offre à celui qui a renoncé à la lutte collective, à la lutte des classes, le plaisir factice de se sentir fort de sa pénétrante compréhension des mécanismes cachés, seul devant son ordinateur à regarder une vidéo sur Youtube qu’il partagera éventuellement pour faire partie du groupe des « sachants ». Les théories du complot jouent ainsi un rôle très semblable à celui qu’ont pu jouer et que continuent à jouer les religions : elles offrent une consolation (cognitive) à ceux qui ont renoncé à agir sur un réel qu’ils ne comprennent plus et qu’ils voient dominé par des entités supérieures. Elles offrent une élévation symbolique aux initiés capables de naviguer dans ces explications ésotériques du monde. Et c’est aussi parce que, à l’instar de la religion, les théories du complot sont un véritable « opium du peuple », que nous les combattons. La révolte qu’elles proposent, parce qu’elle est dépourvue d’effet concret, ne procure qu’une dangereuse consolation.

A l’heure où plus que jamais, « la pensée humaine est embourbée dans ses propres excréments », on doit rappeler inlassablement que « seule la vérité est révolutionnaire » – et qu’inversement, pour les exploités, il n’existe pas de bon mensonge, ni même de mensonge bénin. Tout fantasme, qu’il attribue les causes des événements à des entités cosmiques ou vivant dans ce bas-monde, détourne le prolétariat de « la science de son malheur », quand il ne participe pas à la constitution de forces politiques qui sont ses ennemis les plus mortels.

Source : Complots faciles pour briller en sociétéSource : Complots faciles pour briller en société

Les germes de la situation actuelle dans nos milieux
La dérive emblématique d’une sociologue

La présence de Monique Pinçon-Charlot (MPC) et les propos qu’elle tient dans le film Hold-Up sont loin d’être anecdotiques et mettent en lumière une vision “anticapitaliste” du monde qui n’est pas la nôtre :

“Dans cette guerre de classe, comme les nazis allemands l’ont fait pendant la deuxième, il y a un holocauste qui va éliminer certainement la partie la plus pauvre de l’humanité, c’est à dire 3 milliards 500 millions d’êtres humains dont les riches n’ont plus besoin pour assurer leur survie” (à 2h33)

Dans un tweet du 13 novembre MPC s’excuse de l’emploi du mot « holocauste » (qu’elle avait pourtant déjà utilisé à de nombreuses reprises ) sans rien remettre en question du fond de la réflexion, dont l’aspect problématique ne se limite pas à la présence de ce terme. La comparaison avec le régime nazi est non seulement outrancière, mais relève également du complotisme et du négationnisme. Mettre sur un pied d’égalité l’extermination théorisée et industrialisée des juifs et des tziganes par les nazis avec le réchauffement climatique et/ou les morts (directs et indirects) du covid-19, c’est affirmer que les dirigeants capitalistes auraient théorisé et volontairement mis au point un système industriel visant à l’extermination de plus de trois milliards de personnes. Et, comme ceci est, de toute évidence, une pure affabulation (raison pour laquelle elle n’apporte aucune preuve à cela dans ses différents écrits), la comparaison revient donc à nier la spécificité et l’ampleur des véritables génocides de l’Histoire : des millions d’hommes, femmes et enfants persécutés et exterminés pour ce qu’ils étaient.

Ce genre de parallèles est hélas fréquent au sein de l’extrême gauche, dans divers domaines. On peut notamment penser aux nombreuses déclarations estimant qu’Israël ferait aux palestiniens ce que les nazis avaient fait aux juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale ou que les violences policières (évidemment graves) équivalent à du fascisme.

Les comparaisons douteuses et le travestissement des faits n’aident pas à comprendre le réel et à agir, et tout rapporter systématiquement au fascisme et au nazisme empêche au contraire de garder en mémoire ce que sont vraiment le fascisme et le nazisme.

Cette intervention de MPC est aussi révélatrice de l’évolution des travaux qu’elle mène avec Michel Pinçon depuis de nombreuses années. Pour reprendre leurs termes, le monde serait dirigé par les « ultra riches » identifiés à une « caste » amorale, ou encore à une « oligarchie mondialisée« , déliée de l’humanité comme si le dominant « était d’une autre race » et il y aurait dans tout cela « quelque chose de vicié, de pervers ». La proximité sémantique et rhétorique avec les attributs utilisés par les antisémites pour désigner hier la « juiverie mondiale cosmopolite », aujourd’hui le « nouvel ordre mondial » est déjà problématique. La critique radicale du système capitaliste dans sa totalité est remplacée par une personnification du capitalisme. C’est faire fi de la réalité des rapports d’aliénation et de domination intrinsèques au capitalisme et au travail salarié.

Revenons enfin sur un dernier aspect de l’intervention de MPC, qui fait écho à des discours que nous avons déjà pu entendre autour de nous : avec les avancées techniques et technologiques, les « ultra riches » n’auraient plus besoin de tous les pauvres et pourraient se passer de 3,5 milliards d’individus, voire les “exterminer” volontairement selon MPC.

C’est une absurdité et une méconnaissance de la mécanique du capitalisme. La masse de travailleurs sans emplois, ces « superflus » du système capitaliste, joue un rôle économique de premier plan comme l’a démontré Karl Marx. La « surpopulation relative » en régime capitaliste permet aux propriétaires des moyens de production d’imposer plus de précarité, de peser sur les salaires, d’exercer une pression à la hausse sur le taux d’exploitation et d’augmenter ainsi le taux de profit. Le capitalisme ne cherche pas à exterminer les pauvres : il en a besoin.

Bien plus que les pauvres ont besoin de lui.
Science et lobbys

Dans les années 1950, dans le prolongement de l’affaire Lyssenko, les staliniens avaient inventé une théorie des deux sciences, qui consistait à opposer la « science bourgeoise » et la « science prolétarienne ». Aujourd’hui, on a parfois l’impression d’une résurgence de cette vision du monde, à travers une sorte d’opposition entre « science des multinationales » et « science citoyenne ».

Tout cela n’a aucun sens. Les résultats scientifiques ne sont pas plus ou moins vrais en fonction de qui les a émis ou même financés. Si on veut vraiment opposer deux sciences, il faudrait alors opposer la « bonne science », celle qui répond aux meilleurs critères méthodologiques, et la « mauvaise science », celle des Raoult, Perronne, Séralini et compagnie, qui produisent des études de mauvaise qualité qui ne prouvent rien du tout. Au-delà des enjeux idéologiques, la mauvaise science est aussi nourrie par le règne de la concurrence généralisée jusque dans le monde scientifique, illustrée par la course à la publication, notamment dans des pseudo-revues où il suffit de payer pour être publié, et par le choix de certains de tricher en fonction d’enjeux financiers ou de notoriété. Mais, comme l’a montré l’exemple du papier sur l’hydroxychloroquine retiré de la revue The Lancet du fait des données frauduleuses fournies par la société Surgisphère, les tricheries sont souvent dévoilées assez rapidement par le feu des critiques dans la communauté des experts.

Bien sûr, des lobbys peuvent agir dans l’ombre ou même au grand jour pour influer sur le processus de production ou de diffusion des connaissances scientifiques. Par exemple, sur la question du glyphosate, on a pu voir d’un côté la firme Monsanto tenter d’influencer en sous-main les agences d’expertise (affaire dite des Monsanto Papers) ; mais en sens inverse, la commission du CIRC qui a classé ce produit comme « cancérogène probable » comptait en son sein un « expert » rémunéré par un cabinet d’avocats qui voulait organiser des poursuites judiciaires collectives (et rémunératrices) contre Monsanto (affaire dite des Portier Papers). Tout cela est évidemment, pour le profane, bien difficile à décoder. Mais, au final, il n’y a pas de meilleure méthode pour le citoyen qui veut s’éclairer, pour le mitant révolutionnaire qui veut comprendre et agir, que de faire confiance au consensus qui se dégage progressivement au sein de la communauté scientifique. Les manœuvres des industriels du tabac pour cacher la vérité à propos du poison qu’ils vendent n’ont pu que retarder l’inéluctable démonstration de la nocivité de leur business. De même, malgré son influence considérable, l’industrie du pétrole n’a rien pu faire pour empêcher la prise de conscience croissante de la réalité du réchauffement climatique et du rôle moteur qu’y jouent les activités humaines. Aucun lobby ne sera jamais en mesure de parvenir à « cacher la vérité » en « achetant » l’ensemble des agences d’expertise de la planète sur un sujet donné et en faisant taire tous ses opposants. Du coup, il sera toujours plus sage de se référer à ce que dit la communauté des experts scientifiques du sujet, plutôt que de placer sa confiance dans quelques franc-tireurs qui recherchent via des Unes de magazines ou des vidéos sur Youtube la notoriété qu’ils seraient bien en peine d’obtenir dans les lieux où se produit collectivement et entre experts le savoir scientifique.

Si on ne le fait pas, on développe des façons de penser qui ont pu faire le lit du complotisme dans des milieux sensibles à l’anticapitalisme, mais qui se trompent de combat ou de manière de raisonner. Ainsi, on a pu voir se répandre dans le mouvement anti-OGM et anti-Monsanto un discours parfois en opposition frontale avec l’état des connaissances scientifiques et, tout simplement, avec la réalité. On peut penser par exemple aux supposés suicides massifs de paysans indiens à cause des OGM. La figure de Vandana Shiva incarne parfaitement cette dérive qui arrive malheureusement à faire passer auprès de beaucoup ses idées réactionnaires pour de l’anticapitalisme ou du féminisme. Pourtant, quand Vandana Shiva développe des thèses complotistes sur la pandémie, expliquant que le virus s’est développé à cause de l’alimentation OGM donnée aux animaux d’élevage et que tout cela sert à « mettre en place l’agenda de Bill Gates sur la santé », et qu’elle soutient au passage l’idée parfaitement stupide et antimarxiste selon laquelle les riches n’auraient pas conscience que la richesse est produite par ceux qu’ils exploitent, elle ne dérape pas soudainement. Tout au contraire, elle est fidèle à elle-même.

Plus grave encore, la méfiance vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique, appuyée sur quelques scandales sanitaires réels comme celui du Médiator ou des prothèses mammaires PIP, a nourri ces dernières années le succès croissant du plus immédiatement dangereux et du plus anti-collectif des « mouvements citoyens », celui du refus de la vaccination. Et au-delà, l’attrait pour les médecines dite alternatives, la méfiance systématique pour la médecine scientifique et ses « produits chimiques », ont alimenté les positions obscurantistes, présentées sous les dehors d’une opposition à la logique du profit des laboratoires pharmaceutiques.

Mais, dans cette posture, tout est faux : au lieu de dénoncer les pénuries de médicaments liées à l’anarchie capitaliste et au critère de rentabilité financière, ces milieux dénoncent les médicaments eux-mêmes. Au lieu de dénoncer les carences du gouvernement pour assurer une bonne couverture vaccinale, en pointant par exemple l’insuffisante planification de la production du vaccin contre la grippe cet hiver, ce mouvement s’attaque au principe même de la vaccination, qui est pourtant la forme de médecine parmi les plus sûres et les plus solidaires. Les mouvements antivaccinaux, qui ont aussi leur petit succès du côté de l’extrême-droite et des milieux trumpistes, sont l’incarnation la plus emblématique à la fois de la confusion générale et de l’individualisme qui règnent aujourd’hui. Ils sont un danger majeur pour la société et notamment pour les plus fragiles, et ils doivent être farouchement combattus.

Car pour se défendre et pour construire un autre monde, les exploités ont besoin de connaissances et de rationalité, et pas d’ignorance ou de mysticisme. La science, dont le marxisme se réclame, est une démarche matérialiste. Elle exige des preuves et ne se satisfait pas de l’argument d’autorité. Pour elle, la validité d’un énoncé ne dépend pas de la personne qui l’énonce ou de son statut social : en cela la science est fondamentalement démocratique et antiautoritaire. Elle est émancipatrice pour l’humanité car elle lui donne moyens de contrôler son destin, ce qui est précisément l’objectif du communisme face aux crises du capitalisme. Enfin, la science moderne est devenue une œuvre éminemment collective, internationale et coopérative, malgré les freins mis par la concurrence capitaliste. En science, il n’y a plus depuis longtemps de génie solitaire, pas plus qu’en politique il n’est de sauveur suprême.

La critique des médias

La critique simpliste des médias est aussi une des passerelles entre l’extrême gauche et le complotisme. Il n’est pas rare de voir quelqu’un rétorquer, si l’on vient lui porter la contradiction avec un article du Monde, que l’on est naïf de croire à la « presse des milliardaires » etc. Tout cela nous oblige à redoubler de clarté lorsque nous parlons de « médias bourgeois », « médias dominants », etc.

C’est un fait que les médias « mainstream » sont dans leur quasi-totalité la propriété de grands groupes capitalistes. Mais quelles en sont les conséquences ? Ce qui est naïf, c’est d’imaginer que les PDG et actionnaires contrôlent méticuleusement chaque article édité par les milliers de journalistes, pour façonner « la vérité ». Bien sûr, il arrive que la direction fasse pression pour qu’un dossier qui écorne l’image d’un actionnaire ne soit pas diffusé, ou que des journalistes s’autocensurent pour ne pas nuire à leur carrière. Mais d’autres mécanismes viennent limiter ce risque pour l’information : le journaliste choqué fera fuiter l’info censurée au Canard enchaîné, un média concurrent se fera un plaisir de la reprendre, la tentative de censure amplifie la diffusion (effet Streisand).

Il ne s’agit pas de dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais que le problème avec la presse bourgeoise ne vient pas, pour l’essentiel, de fausses informations. Il vient du traitement idéologique de l’information : le fait de mettre en avant plutôt telle information, de l’interpréter d’une certaine façon, de l’instrumentaliser pour faire passer tel message. Le Figaro ne va pas construire sa Une de la même façon que Libération, Valeurs actuelles va se jeter sur un attentat pour distiller son racisme, etc. Ce qui nous fait parler de « presse bourgeoise », c’est le fait qu’au-delà de leurs différences, ces médias acceptent les présupposés qui justifient le capitalisme : les mythes de la méritocratie ou du « ruissellement », l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à la course à la compétitivité et aux politiques en faveur des entreprises, la division de la planète en Etats nationaux… Ce point commun idéologique n’est pas le fruit d’un conclave secret de capitalistes se mettant d’accord sur la propagande, mais le fruit de la vie sociale des dominants. Les grands journalistes (les présentateurs de JT, les « éditocrates »…) fréquentent le même milieu que les politiciens et les patrons, ils partagent les mêmes idées, ces idées confortables qui en font « l’élite éclairée », qui mériterait selon elle sa position sociale. Et il faut bien comprendre que cela ne peut fonctionner que parce que suffisamment de personnes dans les couches sociales intermédiaires, mais aussi dans la classe ouvrière, soit sont convaincues du bien-fondé de ces prétentions, soit ne voient pas d’alternative.

Cette alternative, nous avons besoin de la presse militante pour la développer. Une presse qui met en avant les luttes de notre classe, montre leur potentiel, utilise les données sociologiques et économiques qui soulignent le problème de ce système, et dessine une alternative révolutionnaire. Une perspective qui n’a aucun besoin d’inventer des « faits alternatifs » pour convaincre.

Les médias sont d’une certaine manière des entreprises capitalistes « comme les autres », qui évoluent sur un marché et doivent y conquérir des parts, notamment en vue de séduire la manne publicitaire. Cette quête de l’audimat ou du lectorat au moindre prix pour un bénéfice le plus grand pèse négativement sur la qualité de l’information et du débat intellectuel, qui se présente de plus en plus souvent sous la forme très mise en scène de « clash » à sensations ou de pseudo « face à face » qui mettent aux prises des gens qui généralement sont en fait d’accord sur l’essentiel (le caractère indépassable du capitalisme). Pendant la pandémie, cette pratique d’information-spectacle a pu nourrir le complotisme, en présentant d’abord les débats sous l’angle de « pour ou contre la chloroquine ? », alors que la question que posait réellement la situation était plutôt : « peut-on se permettre de ne respecter ni la méthode scientifique, ni l’éthique médicale, pour faire croire sans preuves à l’existence d’une solution immédiate ? ». La crise sanitaire a aussi permis de mesurer le grave déficit au sein des rédactions de journalistes spécialisés en sciences, ce qui éclaire la pratique habituelle des médias consistant à donner une place et une légitimité démesurées à des intervenants marginaux ou déconsidérés dans le monde de la science : Claude Allègre à propos du climat, Gilles-Eric Séralini à propos des OGM, Générations Futures à propos des pesticides, etc. On peut toujours se lamenter sur la crédulité « des gens », mais comment s’étonner qu’une part croissante du public ait pu croire que la 5G était responsable de la propagation du virus ou de l’on ne sait quelle autre calamité en rapport avec la pandémie, quand des associations comme Robin des Toits ou une personnalité comme Michèle Rivasi ont pu apparaître à longueur d’antenne ou de colonnes comme des interlocuteurs crédibles à propos des ondes électro-magnétiques, parfois en lieu et place des authentiques experts du sujet ? Et durant la pandémie, les média ont complaisamment et abondamment donné la parole à des « rassuristes » tels que Didier Raoult, Jean Dominique Michel, Laurent Toubiana ou Jean-François Toussaint, alors qu’ils ne représentaient pas du tout le consensus scientifique en train de se former et que leurs prédictions étaient démenties par la réalité les unes après les autres.

En guise de conclusion

Le succès de Hold Up est lié à notre faiblesse : absence de critique scientifique du fonctionnement du capitalisme et de ses crises (notamment sanitaire), et absence d’une réponse politique apportée à cette crise. Pire, une partie de la gauche a parfois alimenté ces logiques complotistes, soit directement (OGMs, pesticides, vaccins), soit indirectement (par exemple en propageant une idéologie populiste-protectionniste teintée d’antisémitisme de type « le bon peuple français trompé par les élites mondialisées »). De même, le succès d’un livre comme celui de Juan Branco, qui explique tout par les manoeuvres de quelques personnages parmi les plus puissants, crée un terreau favorable pour une compréhension des décisions politiques en termes uniquement de complot des élites. La première étape pour lutter contre ce mal trop répandu dans notre classe qu’est la tendance à une compréhension complotiste du monde (quand ce n’est pas l’adhésion explicite à des théories du complot), c’est le développement d’une compréhension matérialiste de la société capitaliste et la promotion d’un programme de luttes mobilisateur.

En ce qui concerne la crise du Covid, l’incompréhension des phénomènes de concurrence dans le capitalisme incite la population à la méfiance, par exemple à propos des vaccins. Il est vrai que rien n‘est fait pour redonner confiance, ni la concurrence entre les labos, ni le coup d’éclat du PDG de Pfizer qui vend pour 5,6 millions d’actions de son entreprise le jour de l’annonce par celle-ci de bons résultats des essais de son vaccin contre le coronavirus. Dans le capitalisme, un malheur est toujours bon pour quelqu’un, et il y a des profiteurs d’épidémie comme il y a profiteurs de guerre, ce qui rend plus difficile pour tout un chacun de faire la part des choses.

Pourtant il est clair que le succès du complotisme ne repose pas uniquement sur la responsabilité de la gauche. D’abord parce que la « fake news » est une stratégie consciente de l’extrême droite (combien d’intox sur l’immigration ou sur l’enseignement de l’homosexualité à l’école propagées par leurs militants ?), et que même si la gauche était irréprochable du point de vue idéologique, cela ne réduirait pas la nécessité de combattre pied à pied la propagation d’intox. Cette stratégie consciente et patiente de l’extrême-droite connaîtra nécessairement des succès, mais des succès limités par nos réponses. Ensuite parce que le gouvernement a une immense responsabilité dans le succès d’un film comme Hold Up : ses offensives antisociales (retraites, suppression de l’ISF, urgences payantes …) expriment son hostilité viscérale à l’égard des travailleurs. Et ceci est vrai surtout quand, en parallèle, il tente de confisquer toute critique (loi sécurité globale, meurtres par des policiers complètement couverts, lutte contre les fakenews par la tentation de contrôler l’information …), ce qui crée une situation où il est compliqué pour tout un chacun de démêler le vrai du faux, et où il est bien trop tentant de penser qu’« on nous cache tout, on nous dit rien ».

Une véritable critique anticapitaliste du gouvernement est l’exact inverse de celle des complotistes : le problème n’est pas que le gouvernement en fait trop contre l’épidémie, le problème est plutôt qu’il n’en fait pas assez, qu’il est dépassé par les événements faute de pouvoir ou de vouloir prendre en main le fonctionnement de l’économie en temps de crise. Le problème, ce n’est pas qu’il contrôle tout et tout le monde, mais c’est plutôt qu’il ne contrôle rien, n’anticipe rien, ne planifie rien.

Pour faire reculer le complotisme, nous avons besoin d’une société où la santé passe automatiquement avant les profits, une société où le ralentissement nécessaire de la machine économique ne se traduirait pas mécaniquement par la montée du chômage, l’aggravation des conditions de travail, le renforcement de l’austérité et les faillites des petits commerçants. Une société de la responsabilité collective, où la crise ne profiterait à personne. Nous avons urgemment besoin d’une société socialiste, égalitaire, débarrassée de l’exploitation. Sur cette voie où « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », ceux-ci auront besoin de la science, celle de la nature comme celle de la société, et non de sauveurs suprêmes ou d’illuminés porteurs de pseudo-révélations. C’est pourquoi les propagandistes complotistes sont nos adversaires et nous les combattons.

Ludo Arberet, syndicaliste en milieu rural

Christophe Darmangeat, blog La Hutte des Classes

Greg Dubamix

Olivier Grosos, syndicaliste en milieu éducatif

Yann Kindo, blog La Faucille et le Labo

Pour aller plus loin, quelques autres textes :

Pour les personnes qui veulent approfondir certains aspects, nous proposons quelques lectures supplémentaires :

Sur Didier Raoult, la chloroquine et la Covid19 :

Quand communication médiatique et sciences font mauvais usage, Union Communiste Libertaire, mars 2020.
Comment se propage une épidémie, et les moyens pour y remédier, Fraction l’Étincelle, mars 2020
Lettre ouverte à unE amiE, à uneE syndicaliste, à unE Gilet Jaune qui croit à l’hydroxychlroquine, Nouveau Parti Anticapitaliste, avril 2020
Le populisme scientifique, de Mitchourine à la chloroquine, La Faucille et le Labo, avril 2020
Les négateurs de l’épidémie du COVID19 n’appellent pas à la révolution, Regards, novembre 2020
Sur le phénomène Hold Up :

Du Covid-19 au « Grand Reset » : que penser du film Hold Up ?, Révolution Permanente, novembre 2020
Hold-Up, le documentaire qui se trompe de complot, Nouveau Parti Anticapitaliste, novembre 2020
Complotisme : les fausses révélations de Hold Up, Lutte Ouvrière, novembre 2020.
Sur les complotismes :

Complotisme, des théories toujours réactionnaires, Lutte Ouvrière, novembre 2017
Antisémitisme structurel et critique tronquée du capitalisme, Palim-Psao, juin 2018
Coronavirus : les recettes habituelles de l’extrême-droite, Nouveau Parti Anticapitaliste, avril 2020
Questions à Laurent Mucchielli (et à la sociologie conspirationniste), La Faucille et le Labo, avril 2020
Un poison pour les consciences, Lutte Ouvrière, novembre 2020.
Sur la science :

Développement des sciences et fondement des idées communistes, Lutte Ouvrière, janvier 2015
Combattre pour la science, combattre par la science, Christophe Darmangeat, Qu’est-ce que la science pour vous ?, éditions matériologiques, 2018