Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Covid : « 80% de déprogrammation ce lundi, c’est trop »

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Par Nathalie Raulin — 4 novembre 2020

« Libération » a passé une journée avec Aurélien Rousseau, directeur de l’agence régionale de santé d’Ile-de-France. En première ligne face à la crise sanitaire, il coordonne au quotidien l’action des différentes structures de soins.

Dans le trombinoscope de la crise Covid, il y a les figures imposées, le ministre de la Santé, Olivier Véran, ou le directeur général de la santé, Jérôme Salomon. Il y a aussi les seconds rôles immanquables, visages apparus durant la première vague, toujours à la manœuvre pour contrer la seconde. Le patron de l’agence régionale de santé (ARS) d’Ile-de-France, Aurélien Rousseau, est de ceux-là. « L’Ile-de-France totalise 45 % des malades Covid du pays, c’est un sujet, explique le pilote en chef du système sanitaire francilien, il y aussi une question de force de frappe : on a l’expérience de la première vague. » La méthode donc. Mais pas l’art divinatoire.

Ce lundi 2 novembre, quand il pénètre dans la salle de crise du siège de l’ARS d’Ile-de-France, Aurélien Rousseau se prépare justement à un délicat numéro d’équilibriste : admettre avoir pêché par pessimisme, tout en étant légitime à le rester. A ses directeurs opérationnels répartis masqués autour de lui ou délégués départementaux présents par visioconférence, le haut fonctionnaire livre d’abord une bonne nouvelle : « L’élément du week-end, c’est que la trajectoire sur l’hospitalisation en réanimation et en médecine conventionnelle n’est pas tout à fait celle anticipée, décrit-il, o n est à 930 patients en réanimation ce matin, en-deçà de la prévision qu’on avait faite sur la base des modèles de l’Institut Pasteur, mais ça tape fort sur la médecine. » Autour des tables en U, on mesure le décalage sans mot dire. Quelques jours plutôt, l’ARS anticipait 1 775 patients en réanimation pour ce début de semaine. Une projection suffisamment alarmante pour presser les établissements de santé franciliens à déprogrammer de toute urgence 60 % à 80 % de leurs interventions en bloc opératoire.

Devant la réalité nettement plus sage des admissions en réanimation, Rousseau concède : « 80 % de déprogrammation ce lundi, c’est trop. » Mais pas question de changer de ligne : « II y a un truc autour de l’idée que l’afflux de patients pourrait venir en décalé », avertit l’ex-directeur adjoint de cabinet à Matignon de Manuel Valls puis de Bernard Cazeneuve. « Il ne faut pas démobiliser. il ne faut pas banaliser. Même révisées samedi matin, les projections de Pasteur sont inquiétantes. On a déjà 80 % de nos capacités normales de réanimation occupées par les Covid. » Un avertissement sans frais aux hôpitaux dont le peu d’empressement à suivre la consigne de l’ARS ne lui a pas échappé.

Un rescapé
Si Rousseau partage leur souci de préserver aussi longtemps et largement que possible l’accueil des patients non-Covid, son instinct lui commande la fermeté. Les contaminations, notamment chez les plus de 65 ans, se sont emballées. Il en est convaincu : les jours à venir s’annoncent « critiques » pour le système sanitaire francilien. Un défaut de vigilance, et la déroute évitée de justesse en avril pourrait cette fois advenir. Ce risque, le relais de l’exécutif n’est pas prêt à le courir. Pour obtenir des hôpitaux qu’ils se mettent en ordre de bataille maximale, Rousseau se fait faussement conciliant : « Peut-être faudrait-il un objectif intermédiaire de déprogrammation autour de 1 400 ou 1 500 lits de réanimation, une sorte de double embrayage ? » suggère t-il. Avant d’en revenir à l’argument d’autorité : « Si cela n’est pas compris ou reçu, on devra peut-être conserver notre objectif de 1 775 places de réanimation libérées au plus vite. »

La réponse des principaux établissements de santé franciliens, contactés par téléphone, lui revient trois heures plus tard : les déprogrammations sont lancées ; moduler maintenant l’objectif ne ferait qu’ajouter de la confusion. D’ailleurs, l’activité hospitalière s’amenuise d’elle-même, la vague épidémique et le confinement incitant nombre de malades à renoncer d’eux-mêmes à se faire opérer. Aurélien Rousseau accueille le verdict d’un hochement de tête satisfait. Réflexe de juriste ou précaution politique ? « On fera quand même référence à notre proposition de double embrayage dans le compte rendu », glisse le conseiller d’Etat à son directeur de l’offre de soins. Les craintes du DG ne sont de fait pas infondées : mercredi matin, le seuil des 1 000 patients Covid admis en réanimation en Ile-de-France était enfoncé.

Quand en juillet 2018, à la demande du Premier ministre, Edouard Philippe, Rousseau prend la direction de l’ARS d’Ile-de-France, il ne se doutait pas que « ce serait aussi dur ». Tout au plus nourrissait-il un rapport « particulier » à l’hôpital, et plus précisément aux réanimations hospitalières. Un syndrôme de Guillain-Barré, une affection auto-immune qui touche le système nerveux périphérique jusqu’à conduire parfois à la tétraplégie, l’y avait conduit tout droit. L’alors étudiant à l’ENA y passe trois mois, intubé, ventilé. Il s’en sort sans séquelle majeure, mais avec une grosse appréhension à l’idée de retourner même en visiteur arpenter un service de réanimation. « J’ai mis un peu de temps, mais j’ai surmonté » confie le rescapé.

« Abandon de l’état »
Rousseau le découvre vite, piloter l’ARS n’est pas une sinécure. Le Grand Débat, réponse de l’exécutif au mouvement des Gilets jaunes, fait ressortir que la santé - les déserts médicaux, la présence des hôpitaux dans les territoires - est la principale préoccupation des Français. « La fermeture des services hospitaliers, c’était le symbole ultime de l’abandon de l’Etat, décrypte Rousseau. Aux yeux des Français, l’instrument de cette politique de destruction de la santé publique, c’était les ARS. On était très critiqués, considérés comme des monstres technocratiques déconnectés du terrain… » L’orage à peine passé, la grève des urgences qui s’étend en 2019 à tout l’hôpital bouscule de nouveau l’agenda du directeur.

La gestion sanitaire de l’incendie de Notre-Dame finit de pourrir son quotidien. « Vu la quantité de plomb fondu, on avait décidé de faire des prélèvements par mesure de prévention, se souvient Rousseau, mais les résultats étaient trop hétérogènes pour qu’on arrive à les interpréter. Plutôt que de l’admettre, on est restés longtemps sans communiquer. Cela a installé l’idée qu’on cachait des choses. C’est une erreur que je ne commettrais pas deux fois. » Aujourd’hui, ces ennuis lui semblent appartenir à une « époque lointaine ». Le tsunami Covid du printemps a réinitialisé sa mémoire. Rousseau en égrène sans effort les dates-clés. Jusqu’à cette nuit du 31 mars, passée avec le directeur général de l’AP-HP, Martin Hirsch, à chercher des respirateurs disponibles dans tous les recoins d’Ile-de-France…

Le chaos créé par le Covid réhabilite pourtant le rôle de tour de contrôle de l’ARS. L’étendue des prérogatives de l’agence l’oblige à intervenir sur tous les fronts. A charge pour elle de mobiliser les cliniques privées en soutien des hôpitaux, de coordonner les efforts des hospitaliers avec la médecine de ville, d’accorder autorisations et financements pour accroître les capacités d’accueil en réanimation, d’édicter des doctrines (130 depuis mars) pour uniformiser les pratiques de soins et réduire les incertitudes. D’organiser aussi le tracing des cas-contacts dans les gros clusters… Face à l’urgence du péril, Rousseau, élargit sa palette d’interventions. A la logistique d’abord, en assurant la distribution des stocks non étatiques de masques que lui confie la Région. Au numérique aussi, avec le lancement de la la plateforme Renforts-Covid… Un déploiement tous azimuts dont le patron de l’ARS se dit « fier » : « On s’est confronté à tous les sujets, on a inventé. On a toujours été en situation de soutien aux hôpitaux. On a tenu. »

« Il n’y a pas de héros »
Qu’en sera t-il de la deuxième vague ? « Cela promet d’être encore plus dur, soupire Rousseau. C’est un peu comme dans un jeu video : vous passez un plateau et vous tombez sur une difficulté supplémentaire. J’ai passé toute la semaine dernière à lutter contre le fatalisme, à remonter le moral des troupes. » Lui redouble de vigilance, suit dans le détail le moindre dossier. Ses équipes identifient des retards dans l’enregistrement des tests PCR susceptibles de fausser les statistiques ? Il propose d’appeler lui-même les laboratoires négligents. « On a besoin de données fiables », tranche-t-il. Le déploiement des tests antigéniques se heurte à la pénurie de préleveurs ? « Je vais pousser auprès de Matignon notre idée de formation courte pour maîtriser l’acte de dépistage, assurer le chaînage des cas-contacts et la prévention, promet le haut fonctionnaire. Tout le monde nous réclame des préleveurs, mais on ne les fabrique pas. »

Pour Rousseau, c’est désormais une évidence. Gagner une deuxième bataille contre le coronavirus ne sera pas cette fois affaire d’adrénaline. « Aujourd’hui, il n’y a pas de héros. Il y a des professionnels. C’est le professionnalisme des médecins, des paramédicaux, des administratifs qui fera tenir le truc. »