Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Covid : la France embourbée dans l’urgence

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Avec un plateau de contaminations élevé, à la merci d’une flambée épidémique due aux variants, le gouvernement se voit contraint d’adapter sa stratégie avec des confinements locaux, comme l’a annoncé mercredi Olivier Véran à Dunkerque.

Publié le 24 février 2021

par Anaïs Moran, Olivier Monod

Il semble que le fil épidémique sur lequel la France joue les funambules depuis des semaines commence à trembler. « La situation se dégrade », ont déclaré un à un, mercredi, le porte-parole du gouvernement et le ministre de la Santé. En équilibre sur un plateau national haut, relativement stable mais pervers, car faussement rassurant, le pays connaît ces derniers jours ses premières grosses poussées locales liées à la « percée du variant britannique », selon Olivier Véran. Comme Nice et le littoral des Alpes-Maritimes, territoires aux données épidémiologiques alarmantes, l’agglomération de Dunkerque (Nord) connaîtra dès vendredi son premier confinement localisé et borné au week-end. « Dès que la situation l’impose, nous n’hésitons pas à prendre des mesures et des décisions rapides et fortes », a insisté Gabriel Attal à la sortie du Conseil des ministres. Après deux semaines d’absence, le Premier ministre, Jean Castex, doit prendre la parole ce jeudi lors de la conférence de presse hebdomadaire. Si un confinement généralisé n’est pas à l’ordre du jour, certains territoires pourraient être concernés par des mesures supplémentaires. Comme le signe que la situation s’assombrit partiellement, mais sensiblement.

Points chauds et haut plateau national

A l’échelle nationale, les indicateurs épidémiologiques frémissent à la hausse. Les 20 000 cas positifs quotidiens font l’objet d’oscillations ténues : après avoir très légèrement baissé la première quinzaine de février (passant sous les 18 500 cas par jour), cette moyenne repart à la hausse depuis une dizaine de jours et côtoie de nouveau ce seuil symbolique – sans pour l’instant s’emballer outre mesure. Localement en revanche, des poches de flambée épidémique bien nettes se multiplient, comme à Nice et à Dunkerque. Les deux villes affichent respectivement des taux d’incidence impressionnants d’environ 780 et 900 cas positifs pour 100 000 habitants. « La situation est très préoccupante dans une dizaine de départements », a insisté le porte-parole du gouvernement. Selon Santé publique France (SPF), la Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Mayotte, Saint-Barthélemy, l’Ile-de-France, les Hauts-de-France, et la Moselle, enregistrent des taux d’incidence à plus de 250 cas pour 100 000 habitants.

Concernant les hôpitaux, les disparités territoriales sont tout aussi frappantes. Les nouvelles hospitalisations et admissions en réanimation quotidiennes paraissent, elles aussi, relativement stables, quoique élevées, dans tout le pays (autour de 10 000 entrées hebdomadaires pour les hospitalisations conventionnelles, 1 750 en réanimation). Mais l’évolution est déjà tout autre pour les établissements de santé situés dans les zones d’alerte. Selon Carole Ichai, cheffe du pôle anesthésie-réanimation-urgences du CHU de Nice, 95 % des lits de réanimation sont aujourd’hui occupés dans le département. « Dans mon service, nous accueillons deux à six nouveaux patients par jour. Il est clair que si les arrivées continuent à augmenter, on ne pourra pas tenir », explique-t-elle à Libération. Dans le Nord, ce sont 88 % des lits de réanimation qui sont occupés, relate Patrick Goldstein, chef des urgences du CHU de Lille et patron du Samu. « Depuis le 1er février, on a dû transférer 55 patients de Dunkerque vers Calais, Boulogne, ou Lille. Quand ça se met à déconner, ça déconne très vite », avertit-il. Dans une démarche d’anticipation, l’ARS d’Ile-de-France a demandé que les hôpitaux montent en charge : « A l’AP-HP, cela signifie que 439 lits de réanimation dédiés au Covid-19 doivent être ouverts avant la fin de semaine », explique Antoine Vieillard-Baron, chef du service de médecine intensive-réanimation à Ambroise-Paré (Hauts-de-Seine).

Spectre d’une flambée généralisée
La France est fébrilement suspendue à la perspective d’une troisième vague liée aux variants. Selon le point de situation publié par SPF le 18 février, 5 % des tests prélevés sur le territoire correspondaient à une suspicion de variants sud-africain ou brésilien, qui préoccupent par leur faculté à contourner en partie les défenses du système immunitaire. Mais c’est bien le variant B.1.1.7 – dit variant britannique – qui occupe tous les esprits : dans le même point de situation SPF, il représentait 36 % des tests. Des travaux menés par l’épidémiologiste Vittoria Colizza, de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, publiés le 16 janvier et actualisés un mois plus tard, prédisaient que ce variant britannique deviendrait majoritaire à compter de fin février ou début mars. Comment expliquer cet équilibre précaire depuis plusieurs semaines, sans embrasement national majeur ? Invitée au point presse du ministre de la Santé le 18 février, la modélisatrice a émis la thèse d’une juxtaposition de deux dynamiques opposées pour expliquer ce « plateau assez fragile ». D’un côté le couvre-feu permet de faire baisser la dynamique de la souche initiale du Sars-CoV-2, de l’autre le variant anglais s’installe et commence son ascension exponentielle.

Outre-Manche, la situation est aussi scrutée à la loupe. Certains s’étonnent de cette impression d’entre-deux qui dure. Le directeur de l’Institut de génétique de l’University College de Londres, François Balloux : « Chez nous, la corrélation entre la montée de fréquence du variant et la flambée épidémique était très claire. En revanche, au Danemark, on observe une augmentation de la présence du variant anglais mais une diminution du nombre de cas. En France aussi, la situation est légèrement paradoxale. Il y a quelque chose qui nous échappe un peu. » Pas de quoi se réjouir pour autant. « Mathématiquement, à partir du moment où les variants vont remplacer la souche historique, tout laisse penser qu’on va avoir une nouvelle reprise épidémique », insiste Laura Temime, professeure des universités au Conservatoire national des arts et métiers, à la tête d’un laboratoire de modélisations. Elle poursuit : « Il y a des incertitudes, bien sûr, mais, honnêtement, j’ai du mal à imaginer que le couvre-feu suffise à contrôler les choses à venir. »

Course au vaccin
Dans cette situation, la seule porte de sortie envisagée est celle de la vaccination. Depuis janvier, Conseil scientifique et membres du gouvernement parlent d’une « course contre la montre » entre les variants et les vaccins. L’idée est simple : retarder au maximum la propagation du virus pour se laisser le temps de vacciner le plus grand nombre. Des projections de l’équipe de Simon Cauchemez, à l’Institut Pasteur, estimaient que le pic d’hospitalisations pourrait être réduit de 20 % grâce à la vaccination et de 44 % si la flambée était suffisamment retardée. Problèmes : si le couvre-feu semble freiner la circulation virale, le Conseil scientifique recommandait de l’accompagner de reconfinements locaux dès la mi-janvier, et surtout, la campagne vaccinale ne brille pas par sa rapidité.

Lundi, 2 603 702 personnes avaient reçu leur première injection et 1 161 981 avaient bénéficié des deux (soit 1,84 % de la population totale). La France, sujette à de multiples retards de livraison, manque tout simplement de doses. Selon les données recensées sur Our World in Data, nos voisins allemands, espagnols ou italiens en sont quasiment au même point, quoiqu’un chouïa plus performant. L’Espagne, par exemple, en est à 6,77 doses administrées pour 100 000 habitants, contre 5,66 pour la France. Des chiffres malheureusement très bas comparés à Israël (88,77), au Royaume-Uni (27,34) ou aux Etats-Unis (19,44). Même si au gouvernement, on se félicite que « l’âge moyen des personnes vaccinées en France [soit] très sensiblement plus élevé que les personnes vaccinées chez nos principaux voisins européens ».