Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Déconfinement : une semaine après Macron, le Conseil scientifique donne enfin son avis

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Faute d’avoir été consultés, les experts sanitaires n’ont pas pu éclairer la stratégie de levée des restrictions annoncée le 29 avril. Dans un avis remis ce mercredi au gouvernement, ils insistent sur « les conditions de prudence » à respecter.

par Nathalie Raulin
publié le 4 mai 2021 à 20h06

Entre Emmanuel Macron et le Conseil scientifique, la crise de couple est sur le point d’être actée. Mercredi 5 mai, soit une semaine après que le chef de l’Etat a dévoilé son calendrier de levée des restrictions sanitaires dans un entretien à la presse régionale, les experts sollicités au printemps 2020 pour aider l’exécutif à gérer la crise du Covid ont décidé de formuler l’avis qu’on ne leur a pas demandé sur le sujet. Objectif : attirer l’attention des autorités sur « les conditions de prudence de la nouvelle phase de réouverture et les indicateurs sanitaires à prendre en compte », précise-t-on dans l’entourage du président du Conseil scientifique, Jean-François Delfraissy. Façon en creux de signifier qu’aux yeux du Conseil la feuille de route présidentielle ne présente pas les garanties suffisantes pour éviter le risque d’un rebond non contrôlé de l’épidémie. Une sorte de réponse du berger à la bergère.

Abattement et indignation
C’est qu’avant de faire ses annonces, Emmanuel Macron a tenu ses experts à distance, annulant même un entretien prévu à l’Elysée avec Delfraissy. Après treize mois d’une pandémie émaillée de restrictions sociales tous azimuts alimentant le ras-le-bol de la population, plus question pour le chef de l’Etat de s’arrêter aux données sanitaires immédiates pour esquisser un retour à la normale. Lesquelles sont encore trop dégradées pour espérer un blanc-seing du Conseil scientifique. Le 29 avril, alors que le contenu de l’adresse présidentielle commence à filtrer, Santé publique France (SPF) le relève dans son bulletin épidémiologique : « A une semaine de la levée de certaines restrictions pour le 3 mai, le niveau d’incidence des cas confirmés en métropole est deux à trois fois supérieur à celui observé avant le déconfinement du 15 décembre 2020. [...] L’incidence est jusqu’à deux fois plus élevée pour les nouvelles hospitalisations et jusqu’à trois fois pour les admissions en soins critiques. » Surtout, en dépit de la montée en puissance de la vaccination (plus de 16 millions de premières doses administrées le 3 mai au soir), l’amélioration de la situation sanitaire n’est pas aussi rapide que par le passé, avertit SPF : « La décroissance actuelle des indicateurs s’opère plus lentement que lors du deuxième confinement. »

Au sein de la communauté scientifique et hospitalière, on balance entre abattement et indignation. « En France, on commence à lever les restrictions en-deçà d’un taux d’incidence de 400 cas pour 100 000 habitants, contre 100 en Allemagne et moins de 20 en Angleterre… se désole un mandarin hospitalier. On est les mauvais élèves de l’Europe avec la Belgique et les Pays-Bas. Les pays voisins vont finir par nous traiter comme des pestiférés ! » Faute d’une stratégie de testing à la hauteur, le retour des élèves en présentiel (en demi-jauge dans les zones les plus touchées) à compter de ce lundi alimente les craintes : « En Autriche et en Allemagne, tous les élèves sont testés deux fois par semaine. En France, seuls 10 % des collégiens vont être testés ! souligne un ancien haut responsable de la santé publique. On aurait au moins pu considérer, comme le font les Anglais, que le consentement au test est implicite, que l’accord des parents n’est pas requis. Ce n’est pas le cas. On manque de pragmatisme alors qu’on ne peut pas se le permettre. »

Face à la bronca, difficile pour le Conseil scientifique de se murer dans le silence, sauf à paraître cautionner une stratégie élyséenne vilipendée dans les milieux hospitaliers. « Même le mot contrôle de l’épidémie a changé de sens, souligne André Grimaldi, professeur émérite au CHU Pitié Salpêtrière et fondateur du collectif Interhôpitaux. Il ne s’agit plus de freiner drastiquement la circulation du virus, mais juste d’éviter que les gens meurent sur le trottoir faute pour les hôpitaux de pouvoir les accueillir ! Au premier déconfinement, Macron a suivi les médecins, au deuxième, il a suivi les économistes, aujourd’hui il suit l’opinion, tout en espérant que la vaccination permettra d’éviter le pire. A vrai dire, il n’a plus tellement le choix, vu que tout le monde est à bout, épuisé par des demi-mesures. »

« Confusion des genres »
La marge de manœuvre du Conseil scientifique est toutefois étroite. S’il espère infléchir le calendrier de levée des restrictions en exposant noir sur blanc les conséquences d’une activation trop tardive des « freins d’urgence » évoqués par Macron en cas de détérioration trop marquée des indicateurs sanitaires, il devrait se garder de toute critique ouverte. « Même si le gouvernement prend ses décisions sans lui demander son avis, l’idée du Conseil reste d’être utile, poursuit le professeur Grimaldi. C’est toute l’ambiguïté de ce type de structure qui oscille entre conseil personnel de l’exécutif, astreint au devoir de réserve, et conseil indépendant, tenu de faire connaître publiquement sa position sans dicter au pouvoir ses décisions. Un conseil véritablement indépendant pourrait demander à l’exécutif pourquoi il a abandonné l’objectif d’enregistrer moins de 5 000 nouveaux cas par jour pour déconfiner… La confusion des genres permet le petit jeu du “retour du politique” et de la fin de la “dictature sanitaire”, alors que la vraie question est : pourquoi existe-t-il des différences importantes de stratégie entre la France, l’Allemagne, le Portugal ? »