Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - En Seine-Saint-Denis, le préfet aveugle à la fracture vaccinale

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Dans un mail adressé aux maires du département, le préfet menace les centres de vaccination n’ouvrant pas suffisamment de rendez-vous en ligne. Les professionnels de santé s’indignent, leur initiative devant permettre l’accès aux doses de leurs patients les plus précaires, pas toujours à l’aise sur Internet.

publié le 14 février 2021

Une menace à peine voilée. Marque d’une organisation étatique rigide dans la campagne vaccinale contre le Covid-19, la préfecture de Seine-Saint-Denis intime aux sites de vaccination du département de rentrer dans le rang et de cesser les ajustements locaux. Depuis plusieurs semaines, les responsables de ces 17 centres s’activent pour contrer la fracture numérique et sociale liée à « l’effet Doctolib ». Dans une enquête publiée par Libération, de nombreux médecins racontent leur intention de solliciter plus activement les populations les plus précaires et isolées de leur territoire, afin de sanctuariser des créneaux pour la nouvelle tournée de primo-injections débutant ce lundi. Une rébellion face à l’obligation d’ouvrir des créneaux sur les plateformes en ligne sans critère de résidence, ce qui favorise les seniors les plus connectés, notamment des CSP + issus d’autres départements franciliens. Mais cette adaptation est loin d’être au goût des services de l’Etat. Dans un mail envoyé aux maires séquano-dyonisiens vendredi soir, que Libération a pu se procurer, le préfet Georges-François Leclerc ne cache pas son agacement.

« A ma grande surprise, aucun nouveau rendez-vous n’a, ce soir, été proposé à la réservation en Seine-Saint-Denis sur Doctolib pour les mois de février et mars », écrit-il, incluant les 1 086 rendez-vous qui « doivent la semaine prochaine être ouverts à la réservation sur Doctolib, notamment ». Au total, trois opérateurs ont passé un contrat avec l’Etat, les deux autres étant Maiia et Keldoc. « Si je peux comprendre que, dans une limite raisonnable (30 % des doses), les centres de vaccination utilisent les listes d’attente [avec les habitants des communes, ndlr], il me paraît tout simplement inconcevable que ce département n’ouvre pas de rendez-vous sur Doctolib en février et mars », poursuit-il. Avant de laisser planer la menace de représailles : « Je vous remercie donc de noter que je tirerai toutes les conséquences dans mes arbitrages ultérieurs, de l’absence de nouveaux rendez-vous. » Sollicitée, la préfecture n’a pas répondu à Libération.

« Scandaleux et infantilisant »
Dans la communauté médicale de Seine-Saint-Denis, c’est la stupéfaction. « Ce mail est scandaleux et infantilisant, réagit un responsable de centre du département. On se défonce sur le terrain pour faire marcher les choses et ne pas oublier les habitants vulnérables de nos territoires. Et voilà comment la préfecture nous remercie, en menaçant de nous voler des doses ! » s’exclame-t-il. « Le contexte devient légèrement autoritaire, avertit l’un de ses confrères. Jusqu’alors, mon maire me disait “Je vous couvre, faites ce qui vous semble le plus juste pour une vaccination équitable.” Depuis ce week-end, c’est “Bon, faites comme la préfecture demande.” » poursuit ce médecin.

Un troisième : « On était parti sur 30% d’ouverture totale sur Doctolib, pas l’inverse. L’objectif du gouvernement est une politique d’affichage. Tant qu’ils peuvent annoncer un nombre toujours plus important de personnes vaccinées et de rendez-vous calés, tout va bien. Ils n’ont aucune considération pour la logique de soins et d’égalité des chances. » Comme ses deux collègues, il n’avait pas, dimanche soir, cédé aux injonctions préfectorales. Présidente de la Fédération nationale des centres de santé, Hélène Colombani se dit tout aussi « indignée » : « Au lieu d’injonctions, le préfet devrait faire confiance aux professionnels de santé et favoriser la démocratie sanitaire », lâche-t-elle.

« Atteindre tout le monde »

Les inégalités d’accès documentées par Libération mettent l’agence régionale de santé d’Ile-de-France dans une position inconfortable. Dans un mail envoyé le 11 février, la délégation départementale de l’ARS écrit que les « créneaux correspondants » aux vaccins reçus entre le 8 et le 28 mars en Seine-Saint-Denis (soit 8 945 doses Pfizer) « doivent être ouverts sur Doctolib/Maiia ». « J’insiste en outre sur le fait qu’il ne serait pas acceptable que tous les créneaux aujourd’hui identifiés soient captés par les seules listes d’attente », indiquait le lendemain le directeur de l’agence, Aurélien Rousseau, aux équipes des centres.

Mais à Libération, l’ARS précise sa position : « Les plateformes ne peuvent être le seul dispositif vaccinal. Il faut pouvoir atteindre tout le monde et par plusieurs moyens. Mais les centres ne doivent pas tomber dans le travers de se focaliser exclusivement sur les personnes de leur commune. Car toutes les villes n’ont pas un centre. Il faut trouver un juste milieu pour garantir au plus près l’égalité entre les individus. » Dans les faits, l’ARS, consciente des disparités induites par le tout numérique, fait preuve d’adaptabilité. Ce lundi, avec l’aide de l’Assurance maladie, elle ouvrira à Drancy un centre de vaccination dédié aux populations vulnérables de Seine-Saint-Denis. L’idée : solliciter directement les individus les plus éloignés du système de santé (et d’Internet). Comme le prônent, finalement, les professionnels séquano-dyonisiens.