Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Libération - « Un virus qui festoie »

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Par Christian Lehmann, médecin et écrivain — 17 juillet 2020

Christian Lehmann est écrivain et médecin dans les Yvelines. Pour « Libération », il tient la chronique quotidienne d’une société suspendue à l’évolution du coronavirus.

En visionnant les vidéos en provenance de Floride, où des maniaques religieux dénoncent les autorités sanitaires en expliquant que porter un masque est une atteinte à leur divine capacité à respirer, certains d’entre nous ont ri nerveusement. D’autres ont hoché la tête : « Ce pays est complètement barré. » Il n’aura pas fallu attendre un mois pour comprendre que nous n’avons rien à envier aux Etats-Unis, et que nous avons les mêmes illuminés. Ils traitent de fascistes euthanasieurs ceux qui tentent de les protéger. Ils dénoncent le port du masque comme une mesure liberticide. (On n’ose pas leur parler de la ceinture de sécurité ou du préservatif…) Ils pétitionnent contre le port du masque qui entraînerait une diminution d’oxygénation cérébrale (les chirurgiens apprécieront cette découverte récente qui explique certainement les accidents de bloc opératoire). Bon sang mais c’est bien sûr, comment n’y avons-nous pas pensé plus tôt, donnons le Nobel de médecine au docteur Nicole Delépine, qui invoque Riposte laïque pour déverser son fiel délirant…

Le Covid, ça semble repartir. Comme en 14. Ça ne m’amuse pas de l’écrire. J’aurais aimé me tromper. J’aurais aimé pouvoir fêter ceux qui sur les plateaux depuis un mois expliquent qu’il existe une immunité de groupe beaucoup plus importante qu’on ne le croit, qui martèlent que l’épidémie ne repartira pas dans les régions où elle a déjà sévi, que de toute façon on aura toujours le temps de voir venir. J’aurais adoré qu’ils aient vu juste, comme fin février pendant quelques heures, en visionnant et revisionnant la première vidéo de Didier Raoult « Coronavirus : fin de partie », où j’ai espéré, très brièvement, que le druide marseillais ait raison. Mais au final, l’intuition, c’est bien, si vous avez suffisamment d’humilité pour douter de vous constamment.

« Ne vois-tu rien venir ? »
Grâce à ce « journal de pandémie », j’ai été amené depuis la mi-mars à prendre contact avec des dizaines de soignants que je ne connaissais pas, généralistes, urgentistes, réanimateurs, ambulanciers, infirmiers, kinésithérapeutes, médecins de soins palliatifs, d’Ehpad. Et, sous couvert d’anonymat, ils ont la gentillesse de répondre à mes demandes hebdomadaires… « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » « Je ne vois que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie », répond Anne dans la Barbe bleue de Charles Perrault. Et pendant quelques semaines, à ma demande « Voyez-vous des signaux faibles de retour de la pandémie ? », je n’ai eu que des réponses négatives. Quelques rares clusters bien identifiés et gérés, et c’est tout. Rien de décelable, à mon faible niveau, en population générale. Et puis la semaine dernière ça a commencé à frémir.

J’attendais avec une certaine inquiétude, au vu de ce qui se passait ailleurs, aux Etats-Unis, en Floride, ce que j’ai surnommé « le Covid balnéaire », l’arrivée d’estivants urbains décidés à se donner du bon temps, à décompresser du confinement, sur leurs lieux de vacances. Ces villes où, les discothèques étant fermées, les estivants se retrouvaient dans des bars bondés, ou dans des fêtes privées, parfaits vecteurs de contamination par aérosolisation. Ça a été l’un des éléments qui nous ont amenés, quelques collègues et moi, à lancer la tribune demandant au gouvernement de prendre ses responsabilités, et de rendre obligatoire le port de masques en lieu clos, mal ventilé. Cela fait plus de trois mois que ce risque est discuté dans les milieux médicaux, que sont décryptées les modalités de transmission. Des mois que l’on comprend peu à peu que les contaminations indirectes, par manipulation d’objets, sont exceptionnelles voire inexistantes, mais que par contre, des personnes infectées, même asymptomatiques, parlant, chantant, respirant fort dans un lieu non ventilé peuvent infecter beaucoup de monde en créant un nuage de particules virales qui reste en suspension si aucun mouvement d’air ne le disperse. Ces contaminations se déroulent dans un premier temps à bas bruit car touchant des sujets jeunes en bonne santé. Mais elles peuvent ensuite brutalement poser problème si plusieurs infectés, même peu symptomatiques, se retrouvent dans le même espace clos. Pour parler clairement, en référence au rassemblement œcuménique de Mulhouse, il s’agit moins de patients supercontaminateurs que de lieux supercontaminants.

Cette semaine, alors même qu’était publiée notre tribune demandant au gouvernement de rendre obligatoire le port du masque en lieu clos, tandis que la pétition lancée sur change.org atteignait 70 000 signatures, mes contacts sur le territoire ont changé de discours. Ici des clusters, ici une personne testée positive quelques jours après son arrivée en avion en France métropolitaine, ici une entreprise employant des travailleurs précaires contaminés en masse, dont beaucoup avaient continué à travailler, malgré la maladie. J’ai reçu nombre de témoignages, qui n’ont certes pas valeur statistique, mais j’ai compris que la situation avait changé. Qui plus est, quasiment tous mes contacts m’ont demandé une absolue confidentialité, et j’ai compris que consigne avait été donnée au niveau ministériel apparemment de ne pas causer d’affolement… Certains conseils départementaux de l’Ordre, apparemment, en attestent à voix basse.

Portez des masques
Dans le même temps, Emmanuel Macron se prononçait enfin pour le port obligatoire du masque en lieu clos… mais uniquement dans les lieux publics (il faut que l’économie reparte, pas question de gêner les entreprises), et dans quinze jours (la start-up nation est fair-play, elle laisse au coronavirus quelques longueurs d’avance pour son retour). Deux jours plus tard, Olivier Véran passait à la télévision, grave, pour dire qu’il récoltait des signaux faibles de reprise virale, et la date d’obligation de port du masque était avancée d’une semaine. « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Je ne vois que le virus qui festoie, et le gouvernement qui merdoie…

Ça semble repartir. Comme en 14. Et nous n’avons pas suffisamment de possibilités de tests, le délai pour être testé et recevoir une réponse s’est allongé, les centres Covid ont pour la plupart été fermés en absence de financement des ARS.

Mon but, celui des rédacteurs de la pétition, n’est pas de vous affoler mais de vous prévenir. De tout mettre en œuvre pour protéger ceux qui se retrouvent contraints à prendre des risques, dans le commerce où ils travaillent, au sein de leur entreprise. D’éviter des reconfinements régionaux. Nous ne sommes pas là pour gâcher votre été. Sortez, vivez, profitez de la vie (spoiler : on profite beaucoup mieux de la vie avec un masque qu’avec une sonde d’intubation). Portez des masques dès que vous êtes dans une foule, et quand vous pénétrez dans un lieu clos recevant du public : un commerce, un cinéma, un bar, un musée. Mais aussi, et c’est là que le bât blesse, au travail, dans des open spaces, ou des bureaux sans aération naturelle (raison pour laquelle nous maintenons la pétition et appelons à continuer à la signer). Protégez-vous. Vivez les fenêtres ouvertes.

Christian Lehmann médecin et écrivain