Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Libération - Vaccins anti-Covid : dans les Ehpad, « on a l’impression de ne pas être dans la boucle »

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Par Anaïs Moran — 30 novembre 2020 à 20:26

Principales victimes du Covid-19, les résidents de ces établissements seront en tête des priorités pour les injections. Mais ce n’est pas forcément simple à organiser…
De toutes les interrogations liées à la stratégie vaccinale contre le Covid-19, elle était l’une des plus urgentes à élucider : à qui doivent être destinées en priorité les premières doses ?

Lundi, la Haute Autorité de santé a tranché en faveur des quelque 750 000 résidents des Ehpad et autres structures pour personnes âgées, « premières victimes de la maladie depuis le début de l’épidémie », ainsi que des 90 000 salariés de ces établissements « présentant eux-mêmes un risque de forme grave ». Une clarification qui n’empêche pas les acteurs de terrain de continuer à ressentir un flou. Comment cette priorisation va-t-elle s’opérer ? Avec quelle logistique,t dans quels délais ? Et avec quelles garanties ?

« Dubitatif ».
Car si le vaccin Pfizer semble être aux avant-postes, rien n’est validé sur les garanties nécessaires avant toute injection sur les personnes âgées. « Je ne remets pas en cause la politique vaccinale. Seulement, je ne peux pas non plus me prononcer en faveur tant que je ne connais pas la balance positive du bénéfice-risque de ce vaccin », expose Gaël Durel, président de l’Association nationale des médecins coordonnateurs et du secteur médico-social (MCOOR). « Notre objectif premier, c’est de protéger les résidents. Ils ont 88 ans d’âge moyen, huit pathologies en moyenne, nous avons besoin d’études sur ces profils très particuliers pour être sûrs que nous ne passerons pas à côté d’effets secondaires majeurs. » Une position partagée par Cécile Drouet, directrice d’un Ehpad public dans l’Aude : « Les laboratoires mettent en lumière leur nom, avec beaucoup d’effet d’annonces. On n’a toujours pas d’éléments scientifiques probants sur cette population spécifique que sont nos résidents. Il y a de quoi être dubitatif. »

Eve Guillaume, directrice d’un Ehpad public à Saint-Ouen, est tout aussi perplexe concernant le déploiement rapide de cette stratégie. Après des semaines de questionnements, elle a bien reçu lundi un mail de son ARS évoquant une « campagne de vaccination qui devrait débuter fin décembre-début janvier », mais sans aucune information précise sur son organisation. « Ça ne me surprend qu’à moitié, tacle-t-elle. On apprend les choses en même temps que le reste de la population, en regardant les conférences de presse gouvernementales à la télé. Comme pour la reprise et la suspension des visites, il n’y avait aucune concertation en amont. Là aussi, on a l’impression de ne pas être dans la boucle. » En Normandie, un autre directeur d’Ehpad raconte n’avoir jamais reçu un mail sur le sujet : « On vient de terminer la campagne antigrippe. Mais pour le Covid, on attend. Mystère… » Pareil du côté de Cécile Drouet en Occitanie. Elle a donc commencé à anticiper « ce qu’elle pouvait » dans son coin en abordant la question des heures supplémentaires avec son équipe médicale. « Je sais déjà quelles sont mes forces vives et opérationnelles pour vacciner. Mais je n’ai à ce jour aucun calendrier ni aucune nouvelle de mon ARS sur la marche logistique à suivre. »

Consentement.
Outre les problèmes d’intendance, l’autre grande préoccupation se cristallise autour de l’acceptabilité. Que faire, si résidents et soignants sont réticents ? « C’est une question très terre à terre, mais si les choses s’accélèrent vraiment, on va vite avoir besoin de conseils », s’inquiète Hervé Moula, médecin coordinateur dans un Ehpad du Val-d’Oise. Dans son établissement, 86 % des résidents se sont fait vacciner contre la grippe en 2019, contre 45 % des soignants. « J’ai peur qu’il n’y ait aucune adhésion à ce vaccin. Surtout pour notre personnel, qui a entendu Emmanuel Macron parler de "non-obligation", développe-t-il. Il ne faut pas non plus oublier les personnes sous tutelle. Au vu de la grande défiance de la société sur ce sujet, on peut craindre que l’acceptation des familles ne soit pas du tout acquise… Et dans ce cas-là, quelles seront les directives ? »

Cette question du consentement, Philippe Wender, résident d’Ehpad à Sucy-en-Brie (Val-de-Marne) et président de l’association Citoyennâge, estime qu’elle « ne posera pas de problèmes pour les gens de sa génération ». En revanche, il n’apprécie pas d’être « rangé dans cette case à part des Ehpad ». « Si on a une quantité limitée de vaccins, je me demande si nous ne ferions pas mieux d’affiner la phase 1 et la définition de priorités absolues, expose-t-il. On se moque de savoir où les gens habitent. Certaines personnes âgées qui vivent à domicile sont plus fragiles que certains d’entre nous en établissement. Je ne vois pas pourquoi ils seraient derrière nous sur la liste. Eux aussi ont besoin de sortir de cette pandémie. »