Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Médiapart - Face à la crise sanitaire, Emmanuel Macron piégé par sa prétention

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Vendredi 26 mars 2021, par SALVI Ellen

Face à la troisième vague, le chef de l’Etat n’a eu d’autre choix que d’annoncer, jeudi soir, « de nouvelles mesures » à court terme. Il estime n’avoir « aucun mea culpa à faire » quant à sa gestion de la crise. L’explosion actuelle avait pourtant bel et bien été anticipée par les scientifiques dès janvier.

Emmanuel Macron n’aime pas reconnaître ses erreurs. « Je sais bien que nous avons une tendance à adorer les mea culpa », a-t-il affirmé jeudi soir, lors d’une conférence de presse, en marge d’un conseil européen. Il le sait bien, mais refuse de se plier à l’exercice. « Nous avons eu raison de ne pas confiner la France à la fin du mois de janvier, a-t-il assuré, un sourire aux lèvres. Je n’ai aucun mea culpa à faire, ni aucun remords, ni aucun constat d’échec. » Depuis le 29 janvier, près de 18 000 nouveaux décès liés au Covid-19 ont été enregistrés en France. « Il y a quand même un Airbus A 320 qui se crashe tous les jours », résume François Salachas du Collectif Inter Hôpitaux.

L’opposition a rapidement dénoncé l’« arrogance » (Éric Ciotti) et les « contradictions » (Nicolas Dupont-Aignan) du chef de l’État. « Macron, l’homme qui ne doute jamais. J’ignore si quelqu’un d’autre aurait pu faire mieux. On nous aurait peut-être au moins épargné tant d’arrogance. Le Covid-19 a fait 93 405 morts en France », a réagi la sénatrice Europe Écologie-Les Verts (EELV) Esther Benbassa. « Il y a, c’est certain, un microclimat à l’Élysée qui déconnecte son locataire de la réalité mais à ce point... », a renchéri sa collègue de l’UDI Nathalie Goulet. « Bilan. Tout était parfait », a aussi ironisé le chef de file de La France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon.

Pour parfaire sa démonstration nocturne, le président de la République a souligné que les modèles qu’on lui présentait en janvier « montraient que nous allions flamber en février ». Or, « il n’y a pas eu l’explosion qui était prévue », a-t-il ajouté. D’où l’absence de regrets. Aussitôt, plusieurs élus socialistes, dont le premier secrétaire du parti, ont republié un extrait du document transmis par le premier ministre aux responsables politiques, fin janvier. « Les modèles n’ont jamais évoqué de flambée de la Covid-19 en février, mais que sans coup de frein le variant anglais y deviendrait majoritaire et que ce serait l’explosion début avril. Nous y sommes », a tweeté Olivier Faure.

Nombre de déclarations des membres du Conseil scientifique ont également été exhumées. Celle de son président Jean-François Delfraissy, lors de son audition par l’office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), le 28 janvier : « L’arrivée du variant montre que l’on va se retrouver à la mi-mars dans une situation sanitaire avec des conséquences importantes pour les entrées en réanimation. » Ou encore celle de l’épidémiologiste Arnaud Fontanet, professeur à l’Institut Pasteur, le 17 janvier : « Je n’ai pas d’argument rationnel pour vous dire qu’on ne va pas subir une progression de l’épidémie qui pourrait commencer en mars-avril. »

Sans même parler de cette étude de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), publiée mi-janvier, dans laquelle on pouvait lire : « Nous estimons que le variant [britannique – ndlr] deviendrait dominant en France entre fin février et mi-mars, en fonction de l’évolution épidémique et de l’augmentation estimée de la transmissibilité de [ce dernier]. Les nouvelles hospitalisations hebdomadaires devraient atteindre le niveau du pic de la première vague (environ 25 000 hospitalisations) entre mi-février et début avril, en l’absence d’interventions. » Nous y sommes. Et pourtant, Emmanuel Macron persiste : il a eu raison. Pourquoi ? Parce qu’il a toujours raison.

Au sein de l’exécutif, ils sont nombreux à continuer de défendre ses choix politiques, renvoyant à l’exemple de l’Italie, « qui a confiné, déconfiné et reconfiné ». « Les Français ne le mettront certainement pas au crédit du président de la République, mais le fait est qu’il nous a fait gagner six semaines », glisse un conseiller ministériel. Un élément de langage répété en boucle depuis un mois, mais que le directeur médical de crise de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), Bruno Riou, balayait dès le 15 mars : « J’entends beaucoup dire qu’une semaine sans confinement est une semaine gagnée, je n’ai pas la même analyse, pour moi, c’est une semaine perdue. »

Emmanuel Macron exaspère les scientifiques et les scientifiques exaspèrent Emmanuel Macron. Selon son entourage, le chef de l’État n’a pas supporté qu’on lui fasse dire, le 28 octobre, que « près de 9 000 patients [seraient] en réanimation à la mi-novembre », quelles que soient les mesures prises. « Ces chiffres étaient ceux que lui avait donnés le Conseil scientifique, mais ce n’est pas ce qu’il s’est passé, ça lui est resté en travers de la gorge », expliquait récemment l’un de ses proches. Comme il l’avait fait au printemps 2020, avec Didier Raoult, l’intéressé a donc commencé à prendre des avis ailleurs qu’auprès des instances officielles.

Une stratégie qui a ravi les plus fans de ses soutiens, qui n’ont cessé, depuis lors, de gloser sur le « pari réussi » de leur champion, en déroulant un storytelling confinant à la génuflexion. On expliquait alors qu’Emmanuel Macron lisait tout sur le Covid-19, qu’il était imbattable sur le sujet et qu’il pouvait sans problème « challenger » les plus grands épidémiologistes. « Un jour, il pourra briguer l’agrégation d’immunologie », glissait même le président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand dans les colonnes du Parisien, fin février. « J’ai gueulé contre le terme “pari gagné”, glissait plus récemment Christophe Castaner. Ce n’était pas la peine de le dire, les gens l’ont bien vu. »

Les « gens » ont surtout vu ce qui est en train de se profiler : un confinement beaucoup plus strict – avec une éventuelle fermeture des écoles ou un prolongement des vacances scolaires de Pâques, comme le propose la présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse –, rendu inéluctable par le manque d’anticipation de la troisième vague. Un manque d’anticipation qui a marqué l’ensemble de la gestion gouvernementale de la crise sanitaire depuis un an, comme l’ont souligné de nombreux rapports, celui de la Cour des comptes, paru tout récemment, mais aussi celui du général Lizurey, qui, dès juin 2020, notait que « des renforts [avaient] d’ores et déjà été démobilisés sans que ne soit prévue ni organisée la possibilité d’un retour en cas de deuxième vague ».

Jeudi soir, Emmanuel Macron a donc « préparé les esprits », selon les mots d’un conseiller ministériel, en affirmant que « dans les prochains jours et semaines, nous aurons des nouvelles mesures à prendre, tous ensemble ». « En fonction de l’évolution de l’épidémie, nous prendrons toutes les mesures utiles en temps et en heure, il n’y a, à mes yeux, aucun tabou, a-t-il ajouté. Les semaines qui viennent seront difficiles, il faut être très lucide. » Au sein du gouvernement, chacun tente une exégèse des propos du président de la République, tout en restant très prudent quant à l’issue de ces réflexions. « On est en Macronie, tout peut arriver… », souffle un ministre.

Cette prudence repose sur l’expérience : car depuis un an, les décisions sont toujours prises à la dernière minute par le chef de l’État et par lui seul. Parfois même contre l’avis de son premier ministre. « Matignon appelle au confinement depuis un mois et demi », rappelle un autre conseiller ministériel. Cette fois, pourtant, analysent plusieurs de nos interlocuteurs, il n’est plus temps de batailler sur l’usage du mot « confinement », comme l’ont encore fait Emmanuel Macron et Jean Castex la semaine dernière. « Maintenant, conclut l’un d’entre eux, il va falloir le mettre en place pour de bon, point barre. »

Ellen Salvi