Les professionnels de santé

Le Monde - Chez les médecins urgentistes, la tentation du départ

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

La ministre de la santé, Agnès Buzyn, présente lundi des mesures qui doivent permettre de « régler le problème des urgences sur le long terme ».

C’est l’une des multiples facettes de la crise qui secoue les services des urgences des hôpitaux publics. Epuisés et dépités par la dégradation de leurs conditions de travail, liée à l’augmentation continue du nombre de patients, de nombreux médecins urgentistes quittent – partiellement ou totalement – leur service pour se reconvertir, exercer dans le privé ou faire de l’intérim, ce qui leur permet de choisir leur rythme et leur charge de travail. Une désaffection à laquelle le plan de « refondation » des urgences présenté lundi 9 septembre par la ministre de la santé, Agnès Buzyn, après cinq mois de grève des personnels paramédicaux, est censé mettre fin.

Si ce phénomène de fuite n’est pas nouveau, il semble s’aggraver. En Ile-de-France, au moins 119 urgentistes ont démissionné l’année dernière, contre 73 en 2017 et 43 en 2015, selon une enquête flash publiée par l’agence régionale de santé en juin. Des hôpitaux comme Mulhouse ou Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) ont récemment dû faire face à des départs massifs d’urgentistes, contraignant à des délestages vers les hôpitaux voisins. Aux urgences de Lens, le nombre de médecins est brutalement passé en un été de 18 à 7 équivalents temps plein. La raison de ces départs ? « L’épuisement professionnel pour la plupart d’entre eux », a reconnu en juin Alain-Eric Dubart, le chef du pôle du groupement hospitalier de territoire (GHT) Artois.

Ces départs viennent généralement fragiliser des services déjà en peine de recruter de nouveaux médecins. Selon les calculs du Point publiés cet été, il manquerait plus de 800 médecins urgentistes dans les hôpitaux français, même si une partie des postes vacants sont tenus par des contractuels. Estimant que « de nombreux praticiens quittent actuellement l’hôpital public par désespoir », les présidents de commission médicale d’établissement, c’est-à-dire les représentants des médecins hospitaliers, appellent à un « choc d’attractivité » et de « fidélisation ».

« Désespoir »

Pour « stopper la fuite des urgentistes de l’hôpital public », l’association des médecins urgentistes de France (AMUF) a demandé dans un communiqué publié au cœur de l’été que l’indemnité de garde de nuit (14 heures) des praticiens hospitaliers soit alignée sur celles des professeurs d’universités, « d’environ 265 euros à environ 480 euros », de manière à limiter l’intérêt financier pour un médecin hospitalier de faire de l’intérim.

Ce n’est pourtant pas le montant de leur salaire qui a décidé les médecins urgentistes démissionnaires interrogés par Le Monde à sauter le pas. Certains, comme Serge (tous les prénoms ont été modifiés), 43 ans, n’ont pas eu le choix. Urgentiste dans un hôpital périphérique en zone rurale depuis quinze ans, il est en arrêt de travail depuis le début de l’année, victime d’un burn-out. « Je me suis effondré après une altercation avec la famille d’un patient qui trouvait que ma prise en charge n’était pas assez rapide », raconte-t-il.

Lorsqu’il avait pris son poste, au début des années 2000, son service traitait de 35 à 40 patients par jour. Il en reçoit aujourd’hui près du double, à effectif médical et paramédical presque constant. Cette augmentation a généré « un stress, une fatigue et un hyperinvestissement dans le travail », explique Serge, regrettant désormais voir « des patients à la chaîne, en se contentant de leur prescrire des examens et de leur donner des ordonnances ».

Certains praticiens choisissent de partir avant l’épuisement. Fernand, 48 ans, a démissionné l’année dernière après dix-huit années dans un service d’urgences (60 000 passages par an) pour partir exercer dans une clinique privée. « Ça a été dur de quitter le public, je l’ai fait parce qu’on m’a poussé à bout », raconte-t-il. Lui aussi dit avoir ressenti une « perte de sens » à exercer la médecine « mécaniquement ». « En clinique, même si on n’a pas les moyens de l’hôpital, on ne maltraite pas les gens, on ne laisse pas des vieux macérer des heures dans leur pisse, on ne passe pas nos journées à se battre pour avoir un lit », énumère-t-il. Ses anciens collègues restés à l’hôpital public seraient tous passés à temps partiel pour pouvoir faire de l’intérim et ainsi « choisir les postes qui les intéressent ».

« La pénibilité supérieure à la satisfaction »

Des urgentistes se disent « dépités » d’avoir dû se résoudre à renoncer à une spécialité qu’ils avaient choisie par vocation. « L’attachement au service public est quelque chose qui m’a longtemps retenu, mais, quand la pénibilité a été supérieure à la satisfaction, je suis partie », raconte Julie, 43 ans, qui a démissionné en début d’année des urgences d’un centre hospitalier régional (55 000 passages par an) où elle exerçait depuis quinze ans pour devenir médecin référent dans un établissement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Pour expliquer son sentiment de ras-le-bol, elle décrit les fermetures de lits de spécialité, les fermetures « d’hôpitaux de proximité la nuit sans donner de moyens supplémentaires », des médecins « exténués »… « Je m’oriente vers l’Ehpad car je sais que je vais servir à quelque chose là-bas, mais c’est une grosse déception pour moi », reconnaît-elle.

Philippe, un médecin urgentiste de 42 ans, a résolu ce dilemme en partageant sa semaine entre les urgences publiques d’un hôpital périphérique (30 000 passages par an) et une clinique privée, où il ne « gagne pas beaucoup plus » mais où il a retrouvé une « fluidité » et une « qualité » de travail. Le déclin, il l’a vu arriver il y a quelques années lorsque son service s’est mis à recruter des intérimaires pour fonctionner. « Le ver était dans le fruit », dit-il, avec l’arrivée de ces « mercenaires qui touchent trois fois notre salaire et ne font pas forcément du travail correct ». Un pied dans le public, un pied dans le privé, le médecin estime que « l’hôpital public est en train de s’effondrer à vitesse grand V », regrettant que les professionnels qui l’animent soient « capables de se sacrifier pour que le navire ne coule pas » mais ne se demandent pas « pourquoi il y a un trou dans la coque ».

François Béguin.

• Le Monde. Publié le 09 septembre 2019