Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Libération - Faire campagne sous couvert de lutte contre le Covid : les masques tombent

il y a 2 semaines, par Info santé sécu social

Par Dominique Albertini

26 juin 2020 à 20:21

Dans plusieurs municipalités, des candidats sont accusés par leurs concurrents d’inciter des électeurs à voter pour eux à grand renfort de gel et de caches-bouches
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Quelques masques cousus main, une carte de visite : le petit cadeau attendait Mes Fauchâtre et Florin dans leur boîte aux lettres, début mai. Ces notaires de Viviers, commune ardéchoise de 3 700 habitants, en ont publié la photo sur Facebook, avec ce compliment : « Merci Mme Mattei pour ce don de masques pour notre équipe ! » Sur la carte, le visage de la bienfaitrice… et le slogan de campagne. Au premier tour des municipales, la candidate divers gauche avait reçu 41 % des voix, devançant le sortant Christian Lavis. Scandale en mairie : Martine Mattei utilise « ces masques artisanaux comme un tract électoral », s’est indigné l’élu sur sa propre page. « Nous avons agi en bénévoles, souvent hors de la commune et sans contrepartie, rétorque l’intéressée. Le maire aurait le droit de communiquer sur les masques qu’il distribue, et moi juste de lui donner les miens ? » Quant aux prudents notaires, ils publiaient ensuite d’autres remerciements, cette fois à « l’équipe de M. Lavis » : « Notre reprise sera plus sereine grâce à ce généreux don de liquide hydroalcoolique ! »

« Mise en scène ».
Le cas n’est pas isolé : dans bien des communes, l’indispensable cache-bouche suscite de féroces querelles. Se procurer et distribuer l’accessoire était bien dans la mission des premiers. Mais « certains ont exagéré la mise en scène, juge un conseiller ministériel. Donner des masques est normal, le claironner partout est plus délicat. » Ailleurs, ce sont leurs concurrents qui ont brouillé les lignes entre bonnes œuvres et propagande. Dans certains cas, la justice et les scrutateurs des comptes de campagne auront leur mot à dire sur des pratiques à la limite du droit. La campagne orléanaise pourrait devenir l’emblème du genre. Ce sont 80 000 masques qu’a distribué le candidat LR Serge Grouard aux professionnels de santé et à des policiers, dans la ville et ses environs. Le résultat d’un étonnant montage, fièrement détaillé par l’élu : « En mars, je me dis : qu’est-ce que je peux faire ? Comme j’ai des contacts, je lève 41 500 euros de dons auprès d’entreprises du département, l’Association des maires du Loiret (AML) en rajoute 8 500, et nous nous adossons à une importante commande de la gendarmerie nationale. » Toute l’opération est menée au nom de l’AML, qui transfère le gros de la commande à son inspirateur. « Ensuite, s’indigne le maire sortant, Olivier Carré, il les a distribués à des gens dont il cherche le vote. » Dans une conférence de presse tenue le 18 juin, Grouard a dû se défendre de tout financement illégal de campagne. « Ces masques, j’en ai donné dans tout le département, j’ai même commencé par les proposer à Olivier Carré », proteste-t-il. Mais, anticipe un observateur bien placé, « je suis sûr qu’il y aura un recours : contre Grouard, car sa démarche était évidemment électorale ; ou contre Carré, au motif qu’il aurait fait sa communication sur le dos de la crise ».

« Salubrité publique ».
En Ile-de-France, à Champigny, le sortant PCF Christian Fauré et son concurrent divers droite Laurent Jeanne se renvoient les accusations de clientélisme. Le premier, notamment, déclare « s’interroger » sur les distributions de masques faites « à grand renfort de selfies » par le second. Dans la ville, « c’est moi qui en ai distribué le plus, et le plus vite », se flatte en effet Jeanne : 50 000 au total, fournis par le conseil régional, où il siège dans la majorité de Valérie Pécresse. Mélange des genres ? « Les distributions, ouvertes aux élus de droite et de gauche, ont concerné toute l’Ile-de-France, se défend-on à la région. Chaque maire en était informé, et a directement reçu un lot couvrant 20 % de sa population. » Et Laurent Jeanne d’assurer avoir couvert, outre Champigny, « toutes les villes du territoire dont j’étais responsable ».

Mi-avril, dans une lettre à Pécresse, le groupe régional socialiste a pourtant pointé « des personnes n’ayant ni mandat régional ni même local [qui] ont visiblement été invitées à participer, voire à organiser des distributions ». A l’image d’Hervé Riou, candidat divers droite aux Mureaux (Yvelines), soutenu par Pécresse. Des cas reconnus par l’entourage de la présidente, mais jugés « très isolés » et ayant fait l’objet de « recadrages immédiats ». « Valérie Pécresse est d’une grande exigence sur ce sujet », assure un proche.

Il est vrai que beaucoup d’opposants ont rongé leur frein, face à des maires multipliant à bon droit, mais parfois à grand renfort de communication, les interventions de terrain. « Assez peu dans les petites communes, de façon éhontée dans les grandes », croit savoir le sénateur LREM François Patriat, évoquant « des maires qui font du porte-à-porte en clamant "l’Etat vous abandonne", qui empilent les apparitions dans la presse locale. Que doit penser l’opposant qui perdra de deux points au second tour sans avoir eu le droit, lui, de faire campagne ? » A la Commission nationale des comptes de campagne, on se prépare déjà à en juger. « C’est dans le rôle du maire d’avoir des missions de salubrité publique, y explique-t-on. Mais il faudra apprécier les conditions de la distribution : les masques portaient-ils un signe distinctif ? Des discours politiques ont-ils été tenus ? »

Le questionnement, comprend-on, sera encore plus exigeant pour les candidats non sortants ayant, eux aussi, distribué du matériel. Le risque, pour tous, est de voir son coût imputé à leurs comptes, voire leur invalidation. De son côté, la justice administrative devra juger la légalité de certaines pratiques, anticipe le juriste Romain Rambaud. « On va au-devant de nombreux contentieux, estime ce spécialiste de droit électoral. En période de campagne, les collectivités ont le droit d’informer leurs administrés, mais pas de faire la publicité commerciale de leurs réalisations. Le juge dira de quoi relevaient les distributions les plus voyantes. » Tâche incertaine, juge-t-il, vu le caractère exceptionnel de la période : « La jurisprudence est encore à faire. Sauf pour les cas les plus flagrants, les outils classiques d’analyse fonctionneront mal, et cela se jouera sur un faisceau d’indices. »