Les professionnels de santé

Libération - Faites-en, vous, des efforts pour l’hôpital ! »

il y a 5 jours, par Info santé sécu social

Sous pression depuis un an, les soignants ont peu goûté les propos de Macron
mercredi soir, alors qu’ils se sentent délaissés face à l’épidémie et s’attendent, résignés, à un nouveau mois très dur.

Par Anaïs Moran et Nathalie Raulin

Le coup de pied de l’âne. En écoutant l’intervention du chef de l’Etat mercredi soir, le petit monde des hospitaliers a vu rouge. C’est qu’après avoir enjoint les Français à « fournir un effort supplémentaire » pour sauver des vies, Emmanuel Macron s’est autorisé un enchaînement malheureux : « Un effort des soignants d’abord, pour augmenter nos capacités de réanimation. »

Dans les établissements, sous pression constante depuis l’automne, le bout de phrase a cinglé. « Le personnel a vraiment tiqué en entendant cela, alors même que cela fait des semaines qu’on du gouvernement qu’il prenne des mesures draconiennes pour casser les contaminations galopantes en Seine-Saint-Denis », confirme le docteur Mathias Wargon, chef du service des urgences de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis, déjà débordé par le regain épidémique.

Dans les hôpitaux parisiens, la réaction est tout aussi vive. « Ça passe très mal, confirme le docteur Matthieu Lafaurie, infectiologue à l’hôpital parisien Saint-Louis. On a envie de lui dire :faites-en, vous, des efforts pour l’hôpital ! Ça fait des mois qu’on est sur le pont et qu’on subit des restrictions budgétaires ! » Le collectif Inter-Urgences a riposté par communiqué, en rappelant comment les soignants ont été récompensés de leur dévouement ces derniers mois : « manque d’une réelle politique d’attractivité au sein des hôpitaux », « gel des mobilités des personnels », « sacrifice
des vacances et des jours de repos », « changements d’organisation » incessants…

« Impression de répétition »

Pourtant, au lendemain de l’intervention présidentielle, c’est moins l’exaspération que la lassitude qui prévaut. « Je ne sais même plus si je suis énervé ou pas. J’ai décidé de me concentrer sur mon poste, sur mes patients, pour essayer de faire correctement mon travail au quotidien et ça me prend déjà toute mon énergie », dit le docteur Thierry Laperche, cardiologue au Centre cardiologique du Nord, clinique privée qui accueille à nouveau des patients Covid. Le chef du service de réanimation du centre hospitalier de Versailles (Yvelines) lui fait écho : « Je n’en peux plus des discours, admet le docteur Jean-Pierre Bedos. Beaucoup de gens craquent, et moi aussi j’ai envie de tout balancer par moments. Ce n’est plus de l’angoisse, c’est de l’usure. Je suis désabusé, lassé, usé. » La faute à des problématiques internes aussi récurrentes qu’insolubles - le manque de lits de réanimation, le manque d’effectifs -, à l’incertitude dans laquelle plonge l’épidémie, à la perspective aussi de devoir à nouveau pratiquer une « médecine dégradée ».

« On sait qu’on est déjà dans le mur, poursuit le réanimateur de Versailles. Il y a une impression de répétition insupportable. » Un avis partagé par le chef du service de réanimation de l’hôpital Bichat, Jean-François Timsit : « Il n’y a plus assez de cohésion dans la société pour espérer que les nouvelles restrictions soient vraiment suivies, estime-t-il. L’effet globalement positif des annonces de Macron, et notamment de la fermeture des écoles, ce sera l’exode des Parisiens. Ça fera moins de malades Covid ou non Covid à prendre en charge dans les hôpitaux. »

L’objectif de monter le nombre de lits de réanimation « à un peu plus de 10 000 dans les prochains jours », soit le double des capacités habituelles, fait beaucoup sourciller. « Promettre autant de lits, c’est incantatoire », grince Jean-Pierre Bedos.

Actuellement, plus de 7 000 lits sont ouverts sur le territoire, et Sabine Valera, en réanimation à l’hôpital Nord de Marseille, ne voit pas non plus « grâce à quel personnel » des milliers de nouveaux lits pourraient être ouverts. « Même avec la déprogrammation, le renfort des collègues des blocs opératoires ne suffira pas à monter aussi haut. On nous parle d’étudiants, de retraités, de réserves sanitaires, mais est-ce qu’ils viendront, une fois encore ? » s’inquiète-t-elle. S’ajoute aussi la crainte de travailler en « mode dégradé », avec des soignants non formés à la réanimation. « Il faut un an pour qu’un infirmier soit autonome en réanimation, expose Sandrine Merviel, cadre de santé à l’hôpital parisien Saint-Antoine. Les
formations express de deux jours ont le mérite d’exister, mais au niveau de la qualité des soins derrière, c’est certain qu’on ne pourra pas être optimal. »

« Burn-out, arrêts maladie… »
L’heure est déjà aux interrogations sur la réorganisation des équipes face au changement surprise de calendrier des vacances scolaires, pour les professionnels qui ont des enfants. A Marseille tout est avancé de deux semaines. « Aujourd’hui, pour suppléer les burn-out, les arrêts maladie, les cas contacts, on tourne dans le service avec cinq à dix soignants en heures supplémentaires par jour. Là, avec la problématique des gardes d’enfants, on risque de passer dans une autre i », relate Sabine Valera. En région parisienne, où les vacances débuteront sept jours plus tôt que prévu, la problématique est la même. Gaëtan Plantefeve, chef du service de réanimation de l’hôpital d’Argenteuil : « Il faut s’attendre à de l’absentéisme pendant cette période. Aujourd’hui, les infirmières ne sacrifient plus leur vie privée comme pendant la première vague. »

Les mesures annoncées mercredi suffiront-elles à éviter la submersion des hôpitaux .
Judith Gorlicki, médecin urgentiste à l’hôpital Avicenne de Bobigny, aurait préféré « un vrai confinement, plus fort ». « Les restrictions partielles annoncées il y a deux semaines ne semblent pas vraiment avoir d’effets, développe-t-elle. Nous avons beaucoup de patients graves, âgés de 50 à 60 ans, qui ont été contaminés par des membres de leur famille plus jeunes. » Au Samu du Nord, le patron des urgentistes, Patrick Goldstein, se contente de penser au « dénouement heureux de la vaccination » plutôt que de se prendre la tête avec les nouvelles annonces. « Dans le meilleur des cas, on verra les premiers effets bénéfiques dans un mois… On va serrer les dents, je le sais, mais je veux penser positif », explique-t-il. Rejoignant ainsi la conclusion du réanimateur versaillais Jean-Pierre Bedos : « La seule solution, c’est de vacciner en masse. Tout le reste, c’est du pis-aller. »