Emploi, chômage, précarité

Médiapart - Baisse du chômage : le chiffre qui met à mal la communication du gouvernement

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

Depuis le début de l’année, la baisse de 48 % des chômeurs de catégorie A, sur laquelle le gouvernement se répand, s’explique par un simple changement de classification de Pôle emploi.

Cécile Hautefeuille
22 août 2022

Les chiffres n’ont pas été truqués ni manipulés en secret. Mais le sujet était, jusqu’à maintenant, passé inaperçu. Depuis janvier 2022, la répartition des demandeurs et demandeuses d’emploi dans les différentes catégories de chômeurs est modifiée, produisant un effet non négligeable sur les statistiques passées… et à venir.

L’impact concerne particulièrement la catégorie A, regroupant les inscrit·es à Pôle emploi sans aucune activité. C’est bien souvent la seule qui retienne l’attention du gouvernement et des médias. Pour les deux premiers trimestres 2022, une partie de la baisse dans cette catégorie est directement liée à cette nouvelle répartition. Précisément, 45 000 personnes ont ainsi « glissé » de la catégorie A vers les catégories B et C, regroupant les inscrit·es en activité réduite.

Et l’effet de vases communicants n’est pas terminé. Auprès de Mediapart, Pôle emploi évoque, d’ici à fin novembre 2022, « une diminution cumulée de 75 000 demandeurs d’emploi en catégorie A, en augmentant d’autant le nombre de demandeurs d’emploi en catégories B et C ».

De quoi lire les chiffres du chômage avec un œil plus averti.

Selon Pôle emploi, tout cela découle d’une nouvelle procédure dans « l’actualisation » mensuelle des demandeuses et demandeurs d’emploi. Chaque fin de mois, les personnes inscrites doivent remplir un formulaire pour mettre à jour leur situation, en précisant si elles ont eu des périodes de travail, ou non.

La nouvelle méthode d’actualisation intègre un changement majeur : le formulaire est prérempli, avec les informations dont dispose Pôle emploi. La direction de l’établissement précise : « La nouvelle actualisation conduit à un meilleur renseignement de l’activité réduite par les demandeurs d’emploi en raison des informations prérenseignées : elle ne modifie pas le nombre total de demandeurs d’emploi, mais conduit à mieux classer des demandeurs d’emploi en catégories B ou C, au lieu de A. »

48 % de la baisse liée à ce nouveau classement
Pourquoi ces cases préremplies conduisent-elles à un meilleur « classement » ? Comment expliquer plus précisément que les remontées statistiques soient ainsi plus affinées ? D’où proviennent les informations préremplies ?

À ces questions, Pôle emploi répond simplement que « l’actualisation rénovée renforce l’exhaustivité des informations fournies par le demandeur d’emploi et lui facilite ses démarches lorsque les données sont connues de Pôle emploi », et confirme que « la fiabilisation des données s’en trouve donc augmentée ».

Mise en place au début de l’année 2022, la nouvelle formule d’actualisation se met en place peu à peu dans toute la France, et dans les différentes tranches d’âge. « Le déploiement complet sera achevé en novembre 2022 », indique Pôle emploi.

Ce procédé et ses conséquences n’ont jamais été cachés. La Dares, l’institut statistique du ministère du travail, a pris soin de rédiger, sur son site internet, un « avertissement », accompagnant les deux dernières publications trimestrielles des chiffres du chômage et alertant sur cette nouvelle procédure « susceptible de modifier la répartition » entre les différentes catégories.

Une subtilité que les membres du gouvernement se sont cependant bien gardés de mettre en évidence, en se félicitant, les six premiers mois de l’année, de la baisse des inscrit·es sans aucune activité. Pourtant, le poids de ce nouveau classement statistique n’est pas si dérisoire.

Au deuxième trimestre 2022, il a représenté 48 % de la diminution totale des inscrit·es en catégorie A en France (hors Mayotte), soit 13 000 personnes « mieux classées » par Pôle emploi, sur les 26 900 en moins, décomptées d’avril à juin. Sur les deux trimestres cumulés, le pourcentage est plus faible, mais atteint tout de même près du quart du total, soit 22 %.

Au premier trimestre, ainsi que l’avait relevé l’Agence France-Presse, le nombre de demandeurs et demandeuses d’emploi en catégorie A avait atteint son plus bas niveau depuis 2012, avec 169 100 personnes en moins. Là encore, il faut prendre en compte l’effet produit par la nouvelle méthode d’actualisation. 32 000 inscrit·es avaient ainsi, sur ce trimestre, été « mieux classé·es » par Pôle emploi.

Précisons-le, encore une fois : il ne faut pas y voir une manipulation, à la dérobée, des chiffres, mais bien un nouveau classement, présenté comme « plus fiable » et qui rebat les cartes du nombre d’inscrit·es en catégorie A, en faisant baisser sa jauge, du moins pour le moment.

Cette nouvelle procédure de Pôle emploi, et ses effets de vases communicants, n’explique bien sûr pas à elle seule la baisse du chômage. Sur un an, le nombre de demandeurs et demandeuses d’emploi sans aucune activité a diminué de 15,1 % en France, soit plus de 560 000 personnes sans aucune activité en moins.

Cécile Hautefeuille