La santé au travail. Les accidents de travail et maladies professionnelles

Mediapart - Journée mondiale de la sécurité au travail : « Les accidents du travail sont invisibilisés »

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

En France chaque semaine, quatorze salariés décèdent à leur poste, rien que dans le privé. La sociologue Véronique Daubas-Letourneux dévoile ce que disent ces événements des inégalités et des rapports d’exploitation dans le monde professionnel.

Dan Israel

28 avril 2022 à 12h55

L’intitulé de la « journée mondiale » voulue par l’Organisation internationale du travail (OIT) pour ce 28 avril n’éveillera sans doute que peu d’intérêt au-delà d’un petit cercle de spécialistes. Et pourtant, se pencher sérieusement pendant 24 heures sur la santé et la sécurité au travail n’a rien de superflu, surtout en France.

Car contrairement à ce que pourrait laisser penser la quasi totale invisibilité du sujet dans le débat public, dans notre pays, on meurt encore du travail. Souvent : chaque semaine en France, on dénombre en moyenne quatorze accidents du travail mortels, dans le seul secteur privé, qui couvre environ 85 % de la population. Toutes les semaines, plus de 650 personnes subissent aussi des blessures dont elles garderont des séquelles, et plus de 12 500 vivent un accident nécessitant au moins un jour d’arrêt.

« La France est un très mauvais élève européen de la santé au travail. La sinistralité est le double de la moyenne européenne. Elle est trois fois supérieure à l’Allemagne, la Suède ou aux Pays-Bas concernant les accidents mortels », rappelle la CGT.

Rien que ces derniers jours, les événements tragiques relayés par la presse sont éloquents. Lundi 25 avril, un ouvrier d’une entreprise de mareyage est décédé à Concarneau (Finistère), happé par une machine à compacter, et un jeune homme de 20 ans a perdu l’usage de ses jambes à Bormes-les-Mimosas (Var), sur le chantier de rénovation où il travaillait. Quatre jours plus tôt à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), une dalle de 300 kilos est tombée sur un homme de 33 ans sur un autre chantier, le laissant entre la vie et la mort.

Le 30 mars, une autre chute de plaque a tué un travailleur dans un chantier naval de Nantes. Le 6 mars en Essonne, c’est une pièce métallique qui a frappé en pleine tête un ouvrier de 27 ans, décédé. Et le 5 mars, un homme travaillant pour un sous-traitant de la mairie de Paris est mort en tombant de plusieurs mètres de haut alors qu’il nettoyait les vitres d’un centre d’action sociale du XXe arrondissement de Paris. Dans le Club de Mediapart, le cordiste Éric Louis dissèque un autre accident récent.

Ces accidents sont peu racontés, mis à part dans le cas d’initiatives personnelles, comme le décompte effectué par le professeur d’histoire-géographie Matthieu Lépine, et de rares articles de presse (par exemple sur Mediapart, ici ou là).

La sociologue Véronique Daubas-Letourneux, enseignante-chercheuse à l’École des hautes études en santé publique, questionne les ressorts de cette invisibilité dans un livre passionnant qu’elle a publié en septembre, Accidents du travail - Des morts et des blessés invisibles (Bayard).

Tout son mérite est d’aller au-delà des chiffres et de scruter ce que révèlent ces événements : inégalités, rapports d’exploitation, travail qui s’intensifie en continu… « Les accidents du travail sont dus au travail », résume la chercheuse dans une formule limpide.

Nous republions à l’occasion de cette journée mondiale l’interview qu’elle nous avait accordée le 27 octobre :

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Mediapart : Comment expliquer que les accidents du travail restent largement invisibles, dans le débat public mais aussi dans les statistiques ?

Véronique Daubas-Letourneux : La première chose est qu’on est dans le champ de la santé au travail, lui-même marqué par une certaine discrétion, très bien mise en évidence dans un ouvrage d’Emmanuel Henry, Ignorance scientifique et inaction publique (Presses de Sciences Po, 2017). Il montre que la santé au travail est marquée par une culture de la négociation, partagée entre l’enjeu économique et celui de la protection de la santé des travailleurs.

Mais il est également vrai que dans la recherche, notamment en sociologie, les accidents du travail restent une catégorie peu interrogée. Cela n’est pas considéré comme un sujet d’intérêt, ce qui renvoie sans doute à toute une hiérarchisation, comme la médecine du travail est moins cotée que la radiologie, par exemple.

Vous pointez également le rôle des travailleurs eux-mêmes. C’est-à-dire ?

L’autre point, c’est en effet la capacité de mobilisation des catégories de populations concernées. Et sur les accidents du travail, on n’a pas un groupe identifié, mobilisé, comme cela a pu se voir autour du phénomène de l’amiante où des associations se sont créées. Il y a tout un ensemble d’éléments qui contribuent au fait qu’on ne parle pas des accidents du travail, que le sujet est invisibilisé, et surtout non politisé.

Pourquoi n’est-on pas capable de dire précisément combien d’accidents du travail ont lieu chaque année ?

Il y a des estimations, mais seulement des estimations. On ne connaît pas ce chiffre du fait du découpage des différents régimes de Sécurité sociale. On peut additionner les chiffres pour le régime général et le régime agricole, mais on manque de données pour la fonction publique. Et tous les travailleurs ne sont pas couverts par ce risque : les accidents du travail des autoentrepreneurs n’apparaissent pas non plus en tant que tels dans les données de Sécurité sociale.

Dans le secteur privé, la fréquence des accidents du travail a été divisée par trois entre 1950 et 2008. Mais leur gravité tend à s’accroître !

La baisse très importante du nombre d’accidents depuis les années 1950 est largement corrélée à la modification de structure du marché de l’emploi, avec une baisse importante de la part du monde ouvrier. Il y a aussi sans doute un effet de la politique de prévention menée pendant des années.

Mais ce qu’on note depuis les années 2000, c’est une stagnation. On n’est pas dans une tendance continue à la baisse, mais on reste sur un plateau de 650 000 accidents avec arrêt de travail par an. On a chaque semaine plus de 650 personnes qui gardent des séquelles de leurs blessures : le monde du travail est producteur de handicaps. Et en moyenne, on dénombre quatorze accidents du travail mortels par semaine. C’est énorme.

Vous établissez que le risque n’est pas le même pour tous, en fonction de l’âge, du sexe, des groupes sociaux.

Absolument. La représentation dominante de l’accidenté, c’est un homme ouvrier de l’industrie. Ce fait est objectivé par les statistiques de l’assurance-maladie : il existe une forte inégalité sociale d’exposition au risque de se blesser ou de mourir au travail.

Mais l’approche détaillée, qui tient compte du genre, montre que les femmes ne sont en fait pas moins accidentées que les hommes. À groupe socioprofessionnel identique, le taux de fréquence est le même. Et dans un secteur extrêmement féminisé comme celui du soin et de l’aide à la personne, les statistiques montrent une augmentation des accidents.

Vous avez travaillé spécifiquement sur le secteur des marins-pêcheurs en Bretagne. Ces derniers subissent de nombreux accidents, mais ils ne semblent pas les interroger particulièrement. Pourquoi ?

Dans des secteurs particulièrement exposés, c’est comme si l’accident faisait partie du métier. Nous avons rencontré des marins-pêcheurs qui avaient subi au moins un accident du travail, mais ils nous disaient qu’ils n’en avaient pas eu ! Cette naturalisation du risque renvoie à des travaux plus anciens qui montraient, dans des métiers du bâtiment, notamment chez les couvreurs, des « stratégies défensives de métier » : on y va sans penser au risque parce que si on se met à y penser, faire son travail devient impossible.

Mais vous allez au-delà de ces stratégies.

Il m’a paru important de dépasser ces discours, car quand on demande aux travailleurs de raconter comment l’accident a eu lieu, la description du contexte pointe en fait très clairement des questions d’organisation du travail. Ces contraintes peuvent être intégrées et non questionnées par les travailleurs, mais, en matière de prévention, ces questions me paraissent centrales.

Ce n’est pas le fait d’être précaire qui fait prendre des risques, mais l’être diminue les marges de manœuvre dont on dispose.

Vous « utilisez » les accidents pour questionner l’intensification du travail, son organisation souvent informelle, le non-respect des règles…

Les accidents du travail sont dus au travail. Souvent, on parle de cette catégorie en oubliant de dire qu’il y a le travail derrière. Dans les formulaires utilisés pour comprendre le déroulement de l’accident et établir des statistiques, il manque la variable « Je travaillais dans l’urgence » ou « J’ai fait face à un imprévu » ou « J’étais en sous-effectif. » Le formulaire prévoit les cas de chute ou de machine non adaptée. C’est bien sûr important, mais j’insiste beaucoup sur des éléments qui relèvent de l’organisation du travail, et même de la division des risques dans cette organisation.

C’est-à-dire que plus on est précaire, plus on prend de risques ?

Ce n’est pas le fait d’être précaire qui fait prendre des risques, mais l’être diminue les marges de manœuvre dont on dispose, par exemple pour être formé par rapport au risque ou pour utiliser son droit de retrait.

Quand on est en situation d’infériorité professionnelle, il y a un risque que son accident du travail ne soit pas déclaré. Vous vous arrêtez par exemple sur le cas d’Emmanuel, 17 ans, apprenti en carrosserie, qui subit un grave accident non déclaré. Pourquoi ce cas est-il emblématique ?

Parce que ce sont justement les populations les plus vulnérables et les moins qualifiées qui sont à risque. Et cela pose question si on se met dans une posture de santé publique. Et pour Emmanuel, il y a des conséquences en chaîne : non seulement l’accident ne va pas être déclaré, mais le retour dans son entreprise après son arrêt va être compliqué, et il va abandonner son stage six mois avant d’obtenir sa qualification.

Un enchaînement invisible au niveau des statistiques, mais très marquant dans son parcours. Tout accident du travail peut être un risque majeur pour celui qui le vit.

Vous rappelez que la sous-déclaration des accidents du travail est reconnue institutionnellement depuis 1996. C’est-à-dire ?

Depuis 1996, la branche accidents du travail de la Sécurité sociale verse de l’argent à la branche maladie. Pas loin de 2 milliards d’euros par an aujourd’hui. C’est la reconnaissance que tout n’est pas déclaré, mais elle englobe les accidents du travail et les maladies professionnelles.

On sait par exemple que les cancers d’origine professionnelle reconnus comme tels sont une toute petite partie de la réalité, et que les maladies sont donc prises en charge par la branche générale.

Dans certaines organisations, les salariés victimes d’un accident se sentent placardisés à leur retour.

Certains travailleurs écourtent eux-mêmes leur arrêt de travail après leur accident. Est-ce aussi une forme de sous-reconnaissance ?

C’est complexe : cela peut aussi paradoxalement être l’indicateur d’une très forte intégration à un collectif de travail. On revient travailler plus vite, avec le souci de ne pas mettre en difficulté ses collègues de travail qui se retrouvent en sous-effectif.

Dans mes enquêtes, j’ai en tout cas rencontré à plusieurs reprises cette posture de reprendre plus vite le travail. C’est l’inverse de tout ce discours autour de la notion d’usurpateurs qui voudrait que des travailleurs profitent de la situation. Ce n’est pas du tout ce que j’ai constaté.

Vous explorez aussi le retour au travail, avec des reproches de la direction, vus comme « habituels » par un salarié, ou des blagues sur les « vacances » qu’auraient prises les accidentés. Est-ce fréquent ?

Je ne peux pas faire de généralités, mais j’ai observé que les personnes pour qui le retour a été compliqué sont celles qui sont faiblement intégrées dans l’entreprise. Les conditions du retour sont importantes dans le fait de se reconstruire. Et il y a des disparités fortes. On est dans un marché du travail extrêmement dur, avec certaines organisations qui sont attentives au retour et qui accompagnent, et d’autres, au contraire, où on vit une double peine : à leur retour, les salariés victimes d’un accident sont mis de côté et se sentent placardisés.

Vous décrivez plusieurs cas où des salariés ont finalement dû quitter leur travail. En étaient-ils surpris ?

Dans les récits que j’ai recueillis, cela a plutôt été extrêmement difficile à vivre. Je pense à Jérôme, un jeune qui s’est fait amputer de deux majeurs, écrasés dans une machine. Son accident a été déclaré. Mais le fait de subir des sous-entendus du patron insinuant que l’accident était de sa faute a été très dur pour lui, insupportable en fait. Parce qu’il y avait de l’affect, que c’est par son père qu’il était entré dans l’entreprise. J’ai souhaité mettre ce récit dans le livre parce que je le trouve très marquant.

Dans le même mois et dans la même entreprise, un autre accident avait eu lieu sur la machine, et un autre sur une deuxième machine. Il semble y avoir un souci réel de sécurité dans cette entreprise.

Voilà. Ce discours reflète peut-être le souci de l’entreprise de se protéger par rapport à une procédure où sa faute inexcusable d’employeur serait reconnue par l’Assurance maladie.

L’accident révèle « les rapports d’exploitation dans le travail », écrivez-vous.

Ce mot, « exploitation » est en effet le bon terme, malheureusement. Mais à l’inverse, il existe des situations où l’accident est mis en mots. À partir d’un accident ou d’un presque accident, il y a un enjeu pour le collectif entier à s’en emparer et à parler. À parler du travail.

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Accidents du travail - Des morts et des blessés invisibles (Bayard, 310 pages, septembre 2021, 18,90 euros