Le social et médico social

Médiapart - Le confinement affame les enfants de familles pauvres

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

21 AVRIL 2020 PAR FAÏZA ZEROUALA

Depuis le début du confinement, les familles qui dépendent du travail informel ne gagnent plus d’argent. Résultat, leurs enfants ont faim. Le gouvernement versera le 15 mai une « aide d’urgence » de 150 euros par famille bénéficiaire du RSA ou de l’allocation de solidarité spécifique (ASS). Une date trop lointaine, disent les associations. En attendant, la solidarité s’organise.

Laura a l’habitude de composer avec la pauvreté. Elle est professeure des écoles en REP+. Ses élèves viennent des Rosiers, dans le 14e arrondissement de Marseille, une cité du dénuement où l’on survit dans des logements vétustes qui mettent en danger la santé et la sécurité. Mais depuis que la France est confinée par la pandémie de Covid-19, les fragilités et les inégalités sociales sont exacerbées et les enfants ont faim. « Des parents me disent qu’ils jeûnent depuis des jours, une mère est anémiée, une autre n’a plus de lait pour son bébé qui boit de la tisane en attendant, une troisième m’a demandé du sel car elle fait des économies sur tout et que ça coûte 50 centimes, mais elle est à 50 centimes près. »

En temps normal, les familles les plus pauvres réussissent à bricoler. Elles parviennent à se nourrir grâce au travail informel mais le confinement a porté un coup d’arrêt à leurs moyens de subsistance. Depuis cinq semaines, manger est devenu un parcours du combattant. Les associations d’aide alimentaire sont submergées, alors des réseaux de solidarité se mettent en branle. Des cagnottes sont mises en place dans des écoles pour parer à l’urgence. La fermeture de ces dernières a entraîné celle des cantines et la fin du seul repas complet et équilibré de la journée pour les enfants pauvres. Un repas souvent gratuit grâce au quotient familial, avec entrée, plat, dessert.

La situation est grave, s’alarme Jean Merckaert, le directeur de l’action et du plaidoyer au Secours catholique : « Les plus exclus des exclus, dans les bidonvilles ou les campements, qui vivent de la mendicité et de revenus informels, ont faim. Aujourd’hui, les Roms craignent plus de mourir de faim que du coronavirus. » D’autant plus qu’au départ, il a été difficile de maintenir les distributions de repas car de nombreux bénévoles ont plus de 70 ans et sont donc à risque face au Covid-19.

Les jeunes entre 18 et 25 ans, exclus des aides sociales, sont de plus en plus nombreux à solliciter l’aide du Secours catholique, note encore l’humanitaire : ceux qui vivent du travail informel, comme les femmes de ménage, ceux qui travaillent au noir sur les chantiers et ceux qui sont en situation irrégulière, toutes ces personnes hors des radars qui ne peuvent percevoir le RSA (certains bénéficient de l’ADA, l’allocation du demandeur d’asile). « C’est dramatique pour eux et cela fait aussi exploser cette hypocrisie d’accepter des personnes corvéables à merci sans leur donner le droit formel de vivre et de travailler ici. Il faut des mesures de régularisation. »

Le gouvernement a annoncé le versement par les caisses d’allocations familiales d’une aide pour « les familles modestes avec des enfants, afin de leur permettre de faire face à leurs besoins essentiels ». Le 15 mai, les allocataires du revenu de solidarité active (RSA) ou de l’allocation de solidarité spécifique (ASS) bénéficieront de ce coup de pouce. Chacun percevra, par virement bancaire, 150 euros, auxquels s’ajouteront 100 euros par enfant à charge. Les familles touchant des aides au logement recevront également 100 euros par enfant. Quatre millions de familles sont concernées. Or on dénombre 9,3 millions de personnes vivant dans la pauvreté en France.

Pour Jean Merckaert, du Secours catholique, le geste du gouvernement est insuffisant car les besoins tournent plutôt autour de 250 euros par mois et par personne selon lui. Des familles se privent de nourriture. Il cite le cas de la Guyane ou de Mayotte où les associations de distribution alimentaire sont débordées. Or, l’aide promise n’arrivera que le 15 mai, soit une éternité pour ceux qui ont faim. « Les difficultés budgétaires rencontrées en fin de mois arrivent aujourd’hui à la moitié du mois. 200 euros auraient été satisfaisants. Surtout que cette période va durer au-delà du 11 mai et le début du déconfinement. Il n’est pas acquis que tous les enfants vont retourner à la cantine. »

Le manque de réactivité du gouvernement est dû selon Jean Merckaert à l’incapacité de l’action publique à s’organiser et à renvoyer la balle à chaque ministère. « Cette période de crise sanitaire sert de révélateur des lacunes de l’action publique : on s’est rendu compte dès les premiers jours que pour tout un tas de personnes, les circuits d’aide alimentaire sont des circuits de survie et quand ça ferme, la puissance publique ne peut rien faire. »

Au niveau local, des municipalités, comme Lille, distribuent des paniers alimentaires aux familles qui bénéficient de la cantine gratuite ou quasi gratuite. Les villes de Brest ou Paris, entre autres, ont annoncé mettre en place une aide. Marseille a tardé à réagir. Le maire Jean-Claude Gaudin a demandé à Sodexo, qui fournit la restauration collective, de rouvrir sa cuisine centrale pour distribuer 5 000 repas chaque jour aux familles les plus démunies.

Marie-Aleth Grard, vice-présidente d’ATD Quart Monde et membre du conseil scientifique mis en place par le président de la République dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, a reçu des alertes de tout le territoire concernant les difficultés à se nourrir. « Ces familles sont à cinq euros près car tout part très vite dans le mois. Les budgets ont augmenté car il n’y a plus de cantine et les courses se font dans le magasin le plus proche, pas toujours le moins cher. »

Son autre inquiétude concerne la fermeture des bureaux de poste qui empêche par exemple de percevoir le RSA : « Avec 1 850 bureaux de poste ouverts sur 7 000, certains sont restés sur la touche. Dans les zones très urbanisées, vous pouvez aller plus loin au pire. C’est impossible si vous habitez dans une campagne éloignée. »

Si les situations de précarité ne la surprennent pas, Marie-Aleth Grard relève que ce confinement et ses conséquences mettent en exergue le fait que des millions de personnes vivent très mal au quotidien. Le sort de ceux qui se trouvent à la frontière de la pauvreté se dérègle dès lors qu’un événement vient gripper leur organisation.

« Notre système ne marche pas bien. Les réseaux pallient le manque de l’État. C’est insupportable, cela veut dire que ces familles sont dépendantes des distributions alimentaires. Vous ne choisissez pas ce que vous mangez et ce que vous donnez à vos enfants dans la sixième puissance mondiale », ajoute-t-elle.

C’est aussi le constat de Sadek Deghima, responsable du service de prévention lié à l’aide sociale à l’enfance, à Harnes, dans le Pas-de-Calais. Il constate au quotidien les ravages sociaux de la crise sanitaire. Dans cette cité minière, le taux de chômage bat des records, les habitants survivent au moyen de l’intérim ou de contrats précaires, d’heures de ménage par-ci par-là.

La cantine scolaire ne soulage plus les parents d’un repas. Pire, le confinement change l’organisation de l’alimentation des familles. Il faut être capable de fournir plus de repas et contenir les envies de grignotage des adolescents qui vident les placards. Dans le quartier, constate Sadek Deghima, il y a une augmentation des bénéficiaires de l’aide alimentaire. Notamment parce que « tous ceux qui vivaient à peu près bien et étaient dans une zone de vulnérabilité basculent avec le confinement. La moindre rupture fait basculer dans la précarité ».

Radja fait partie de ces familles en difficultés et ne cesse de se référer au temps d’avant, ce temps où elle arrivait à s’en sortir tant bien que mal. À 32 ans, cette mère de trois enfants de 12, 3 ans et 18 mois, est seule. Son mari a été expulsé en janvier vers leur pays d’origine au Maghreb. Elle-même est sans papiers et ne peut donc bénéficier des dispositifs sociaux. « On n’a aucun droit », résume-t-elle. « Depuis que je suis arrivée en France, je ne suis jamais tombée dans une galère comme ça. Avant, je ne contactais pas les assistantes sociales, je payais mon loyer, je me suis toujours débrouillée. Mais avec le confinement on est bloqués. »

Elle a été serveuse, au noir, pendant plusieurs années dans un restaurant, puis elle a travaillé dans une boulangerie avant de s’arrêter lors de sa dernière grossesse. Elle a fait des ménages pour parvenir à s’en sortir, de quoi gagner quelques centaines d’euros. Depuis le départ involontaire de son époux, qui faisait vivre le foyer, Radja n’a plus de logement et est hébergée. Surtout, depuis le confinement, elle est assaillie d’angoisses.

Souvent, elle a l’estomac noué. « Je ne mange rien, je suis démoralisée, je n’ai plus d’appétit, trop de stress. » La peur de tomber malade et l’impossibilité de faire garder ses enfants l’a conduite à cesser toute activité. Radja raconte qu’aujourd’hui, elle s’en remet aux solidarités pour nourrir ses enfants.

La débrouille règne
Le confinement et ses contraintes la conduisent à réorganiser ses habitudes. L’assistante sociale qu’elle a contactée lui octroie aussi 50 euros en tickets service. Avec cette somme, elle est censée tenir vingt jours. Seulement, c’est impossible. « 50 euros, ça part vite avec les couches et le lait. Je ne peux pas aller chez Lidl et Aldi car ils ne prennent pas les tickets service. Je suis obligée d’aller à Casino où tout est cher. L’assistante ne comprend pas que cela n’est pas suffisant. » La preuve, à peine a-t-elle récupéré la somme qu’il ne lui reste que 20 euros pour tenir 19 jours, soupire-t-elle.

Elle souffre aussi de ne pouvoir garder la main sur la nourriture de ses enfants et satisfaire leurs désirs. « Avant quand je pouvais travaillais, je leur achetais tout, je me débrouillais. Aujourd’hui, ils mangent ce qu’on me donne. Dans les colis, il y a des yaourts de telle marque, mes enfants ne les mangent pas, ils ne comprennent pas. Celui de 18 mois, je peux l’arnaquer un peu mais les autres non. Je leur dis que demain je leur achèterai ce qu’ils veulent comme des chips Pringles en espérant qu’ils oublient. » L’absence de cantine grève le budget car les petits sont nourris le midi avec un repas complet. Il faut préparer tous les repas à domicile, goûter inclus.

Laurence est enseignante à l’école maternelle Parmentier en REP + qui accueille 270 élèves et compte dix enseignants dans le 1er arrondissement de Marseille, mobilisés pour aider les familles. Dès la fermeture des écoles, le 16 mars, ses collègues et elle se sont réparti les parents à appeler et les familles les plus en difficultés. Quatorze d’entre elles ont été ciblées. Aujourd’hui, 35 sont aidées.

« On les connaît mais on en a découvert beaucoup d’autres, pas celles à qui on pensait forcément. D’habitude, ce sont les assistantes sociales qui nous contactent et qui prennent le relais. Au début, les parents nous disaient “tout va bien”. »

Puis Laurence a reçu des messages de mères de famille, lancés comme des bouteilles à la mer. Elles demandaient s’il était possible de récupérer des Ticket-Restaurant pour faire quelques courses. Entre les lignes, Laurence comprend que les petits ont faim et que leurs parents ne savent pas trop vers qui se tourner. Surtout que la Ville de Marseille n’a rien mis en œuvre.

« On a tous donné de l’argent avec les collègues mais on a vite vu qu’on n’allait pas y arriver avec nos deniers personnels et surtout on a attendu en vain que la mairie mette en place une aide alimentaire. On est cinq ou six à faire les courses pour les familles les plus précaires. »

Mais l’organisation est lourde, surtout qu’il faut continuer à assurer le quotidien et travailler à distance. La débrouille règne, raconte Laurence : « Une collègue a trouvé un boucher sympa qui nous a donné du poulet, ses invendus, pour une dizaine familles. On essaie aussi de récupérer des paniers de fruits et légumes. »

Zazi*, 39 ans, deux enfants de 7 et 4 ans, vit aussi dans le 1er arrondissement. Atteinte d’une maladie auto-immune, qui affaiblit ses défenses immunitaires, elle ne peut ni travailler ni sortir en ce moment. Confinement strict. D’ordinaire, son époux fait vivre la famille en prêtant main-forte, sans être déclaré, dans un restaurant. Il est actuellement au chômage technique. Avec un budget serré, Zazi parvient à faire des courses en temps normal, qui durent autant que possible. « D’habitude, je me gère bien, je vais à Lidl, je dépense 60 euros là-bas, puis j’achète 50 euros de légumes et de viande. »

Mais aujourd’hui le couple, sans papiers, n’a plus de revenus. Zazi raconte avoir essuyé des remarques racistes de la part d’une assistante sociale qui lui a demandé pourquoi elle était venue en France « pour galérer ». Elle en est sortie en larmes.

Quand le confinement est tombé, elle n’a pas souhaité solliciter d’aide. Une de ses voisines, connaissant sa situation précaire, l’a aidée spontanément. « Elle m’a emmenée à Carrefour pour faire des courses, elle a dépensé 200 euros. Ma voisine m’a pris des goûters, des jus, de la viande, elle sait que je suis malade et que je dois bien manger, sinon je suis trop faible. » Puis les provisions ont fondu. L’assistante sociale ne l’aide toujours pas, assure-t-elle. « Je stressais par rapport à ce qui nous attend et aussi parce que je me demandais comment j’allais faire manger les enfants. » Au bout d’un mois de confinement, elle est arrivée au bout de ses ressources. « Les petits me demandaient un gâteau, une pizza. Je n’avais rien pour leur faire, même pas un œuf, de l’huile ou du sucre. » C’est ainsi qu’elle a l’idée de contacter l’enseignante de son fils. Celle-ci doit bien avoir des connaissances, une possibilité afin de l’aider à obtenir de la nourriture pour ses enfants…

Laura, l’enseignante du 14e arrondissement, a réalisé la gravité de la situation par un concours de circonstances. N’arrivant plus à communiquer à distance avec une mère arabophone alors que de visu, les deux femmes parviennent à se comprendre, elle demande à sa propre mère, qui parle l’arabe, d’appeler celle-ci de sa part afin de s’assurer que tout va bien. « Elles ont commencé à échanger, raconte Laura, et cette mère en rupture totale de revenus s’est sentie à l’aise avec la mienne et lui a dit qu’elle n’avait plus rien à manger. Elle n’avait pas en face d’elle une enseignante, quelqu’un qui allait la juger ou pire la signaler en information préoccupante. Ma mère m’a dit de retirer de l’argent pour elle et de lui faire un sac de courses. »

Laura s’exécute et en parle à sa collègue. Les deux femmes établissent une liste des familles possiblement en difficulté, une trentaine. Elles ouvrent une cagnotte car elles comprennent qu’elles n’auront pas les moyens de nourrir tout le monde. Aujourd’hui, 120 familles bénéficient de cette aide alimentaire.

Laura et sa binôme sollicitent aussi les pouvoirs publics, comme la métropole ou la déléguée du préfet. Cette dernière leur permet de récupérer des dons matériels et de prendre langue avec le directeur du centre social du 14e arrondissement, qui devient un point de distribution et de récupération des livraisons. Une demande de subvention à la Fondation de France a été faite et des contacts ont été établis avec les acteurs traditionnels, comme la Croix-Rouge ou les Restos du cœur.

Les colis, « l’équivalent d’un chariot de courses », comprennent des fruits, des légumes mais aussi du chocolat pour adoucir le quotidien. « On veut que les bénéficiaires aient le choix et la liberté de ce qu’ils mangent. On a ouvert une autre cagnotte pour aider les familles à payer leurs loyers en liquide. »

Les difficultés du confinement sont amplifiées par l’exiguïté des logements et leur insalubrité parfois avec de l’humidité, des cafards et des souris. Il est impossible à ces familles de faire du stock. Les produits premier prix sont pris d’assaut.

Même les familles qui d’ordinaire parviennent à ne pas avoir recours à l’aide alimentaire s’y résolvent. C’est le cas de Valérie, 43 ans, qui habite près de Brest. À 43 ans, cette ATSEM, en intérim, a dû cesser de travailler. Des problèmes de santé l’ont laissée handicapée. Son mari travaille comme garde à domicile. Il est au chômage partiel depuis le début du confinement. Il a travaillé en moyenne une journée et demie, cette semaine, à temps complet. Elle ne sait pas s’il aura droit à une compensation. Leur fille de 14 ans, qui vit en internat d’habitude, est rentrée chez eux, obligeant le couple à réajuster son budget nourriture.

Cette famille vit au seuil de la pauvreté. Valérie perçoit 900 euros d’allocation adulte handicapé, son mari 600 euros, le prix de leur loyer. Une erreur de déclaration les prive d’APL. Ils n’ont plus droit à la CMU car son mari « travaille trop » désormais.

Une fois les charges payées et les différents frais réglés, il leur reste 150 euros pour manger tout le mois. Avec leur perte de revenus, le confinement les contraint à avoir recours aux aides du Secours populaire ou ATD Quart Monde.

« Ça nous aide beaucoup. On ne peut pas acheter ce qu’on veut. Je n’aime pas trop priver ma fille de nourriture ou de goûter. Elle me demande des frites, mais sans pommes de terre je ne peux pas lui en faire. Pareil quand elle demande des gâteaux trop chers ou un paquet de bonbons. »

De Brest à Marseille, la solidarité joue son rôle
En ces temps de disette, Valérie fait son pain elle-même. Elle se résout à cuisiner « ce qu’il y a dans les placards » grâce à l’aide alimentaire, soit des pâtes, des haricots verts, du riz, de la farine. Il y a aussi des gâteaux, une fois de la viande.

Forcément, les repas sont moins équilibrés que d’ordinaire, plus caloriques. Or, Valérie est censée perdre du poids eu égard à ses problèmes de santé…

Les complications financières, les difficultés à aider sa fille, atteinte d’une déficience intellectuelle, à faire ses devoirs, pèsent sur le moral de Valérie. Alors elle ne regarde plus les informations pour diminuer son anxiété, et pour se sortir la tête de ces problèmes, elle s’est portée volontaire pour téléphoner aux personnes isolées aidées par ATD Quart Monde. Elle a aussi proposé de donner des draps pour fabriquer des masques, ne pouvant donner de la nourriture.

De Brest à Marseille, la solidarité joue son rôle. Charlotte est bénévole de l’association Aouf, une plateforme en ligne qui met en lien ceux qui aident et ceux qui ont besoin de ce soutien. Cette initiative est née à la fin 2018 après le drame de la rue d’Aubagne et a permis d’aider les sinistrés. Avant l’épidémie, leur réseau comptait 150 bénévoles. Aujourd’hui, 500 personnes sont volontaires pour prêter main-forte.

Depuis le début du confinement, l’idée, explique Charlotte, est d’être en appui des associations afin de cibler au mieux les actions à mener. Elle détaille : « On relaie les demandes. Emmaüs vient de lancer une collecte de couches et lait infantile, donc Greg, l’un des fondateurs, est en contact avec les associations locales. Il se renseigne sur les demandes des familles. Par exemple, il demande la taille des couches dont elles ont besoin, et les transmet à Emmaüs. On fait aussi de l’appel aux dons. »

Maud est une mère d’élève du 1er arrondissement, un quartier déshérité de Marseille. En décembre, elle crée avec d’autres parents une association de parents d’élèves pour mettre en place des activités, abonder la coopérative, financer le centre de loisirs et se rencontrer. Aujourd’hui, la cagnotte sert à nourrir des familles en détresse. Plus de 30 familles ont bénéficié des paniers de courses.

Sitôt la sidération de l’irruption du Covid-19 passée, Maud se rappelle qu’une petite fille de l’école dort dans une voiture avec ses parents. La famille est déjà venue prendre des douches chez elle. Elle se dit qu’ils doivent être dans une situation délicate. Elle n’a pas réussi à les joindre. Une amie de Maud a laissé son appartement vide. Une autre famille de l’école s’y est installée.

« L’enjeu pour les familles, explique Maud, va être de pouvoir payer leur loyer. Donc on va leur donner de l’argent liquide pour qu’elles puissent le faire. C’est une situation compliquée qu’on ne peut parfois pas voir. C’est pire que ce qu’on pensait car ces familles sont pudiques dans ce qu’elles vivent, ce qui est logique et normal. »

Les besoins sont élevés, les demandes d’aide affluent de toute part. Charlotte donne aussi un coup de main au McDonald’s réquisitionné à Marseille (lire l’article de Khedidja Zerouali), qui a distribué 1 300 colis de pâtes, riz, lait et chocolat pour les enfants la semaine dernière. Elle considère que, au regard de l’urgence de la crise, il est nécessaire que les initiatives militantes suppléent le travail des associations historiques plus installées.

« J’admire leur travail. Notre avantage, c’est que nous sommes plus réactifs, car affranchis des pesanteurs administratives. On offre aussi une aide sans condition, on ne pose pas de questions, on essaie d’interroger les bénéficiaires sur leurs besoins. On veut aussi préserver leur dignité. On essaie au maximum, en respectant les règles sanitaires, d’apporter les colis chez les gens, pour éviter le mur de la honte et de faire la queue dehors devant tout le monde. »

Dans son école au cœur de la cité des Rosiers, dans le 14e arrondissement à Marseille, Laura est encore trop prise pour manifester sa colère. « Je fais à titre bénévole des choses des services de l’État. À un moment, il faudra régler les comptes, là il y a l’urgence. » Elle se félicite que dans ce marasme économique, une solidarité parvienne à émerger, cite ces parents démunis qui l’ont aidée à participer à l’identification des bénéficiaires et aident eux-mêmes à la distribution des vivres.

« Ce ne sont pas que des consommateurs, il faut le dire. Des personnes en difficulté à qui on donnait des colis m’ont signalé des gens encore plus dans la galère qu’eux et ont préféré qu’on leur donne à eux. Une mère m’a dit qu’elle pouvait m’aider pour la traduction en comorien, d’autres aident à la distribution physique et à la manutention. Il est aussi difficile d’avoir les familles roms au téléphone. Une maman est allée voir ces familles en caravane pas identifiées. Elle a fait une fiche sur chaque famille pour connaître la composition et les besoins de chacune d’entre elles. »

Laurence, l’enseignante de l’école maternelle Parmentier en REP + du 1er arrondissement, a vidé l’école et distribué aux élèves des stylos, des crayons, des puzzles, tout ce qu’ils ne possèdent pas pour pouvoir faire des exercices. Elle en veut aux pouvoirs publics. « Ils ont laissé les gens dans la galère, planifié un confinement du jour au lendemain sans penser aux familles en difficulté. Le gouvernement n’a rien fait. On aurait pu travailler ensemble pour répertorier les familles précaires. Certaines n’ont même pas de compte bancaire, comment vont-elles faire pour percevoir la prime d’aide ? »

Radja se demande ce qu’elle aurait fait sans ces réseaux de solidarité. Les colis que lui font parvenir « deux dames d’une association qui n’est pas dans mon secteur » adoucissent un peu la période. Ils contiennent du thon, des pâtes, du chocolat, des légumes, même des jouets, produits d’hygiène convoités comme du shampooing. En échange, pour se sentir utile et parce qu’elle aime bouger, elle est secrétaire bénévole dans les associations qui l’aident.

Dans le bassin minier, comme le confie Sadek Deghima, « il y a toujours eu cette tradition de partage et de solidarité, dans l’ADN des habitants, et cela se renforce en temps de crise ». Des familles sollicitent son équipe pour les accompagner faire leurs courses car, à Harnes, il faut prendre le bus ou la voiture pour aller au supermarché. En pleine épidémie, les familles rechignent à utiliser les transports en commun et beaucoup n’ont ni permis de conduire ni voiture.

« Il y a aussi la fracture numérique, ajoute-t-il. On voit tous les gamins connectés mais là beaucoup n’ont pas d’ordinateur et ont honte de le dire. Il y a beaucoup de pudeur, surtout qu’on part souvent de problèmes de devoirs et puis finalement, les familles, souvent des mères célibataires, nous parlent de leurs difficultés à faire les courses. »

Sadek Deghima et ses collègues ont récupéré des ordinateurs et des tablettes et les ont mis à disposition des familles qui en étaient dépourvues. « C’est une fenêtre sur l’extérieur pour gamins confinés. » Le travailleur social a aussi décidé de distribuer des jeux de société, le temps du confinement pour offrir un peu de répit à ces enfants.