Le social et médico social

Médiapart - Les jeunes adultes, pauvres parmi les pauvres

il y a 2 semaines, par Info santé sécu social

12 NOVEMBRE 2019 PAR MATHILDE GOANEC ET MANUEL JARDINAUD

L’immolation par le feu, pour dénoncer un état de précarité avancé. Le geste de l’étudiant lyonnais rappelle l’accroissement de la pauvreté en France, qui n’épargne guère les 18-25 ans. Cette précarité fragilise plus largement près d’un Français sur cinq, rappelle le sociologue Nicolas Duvoux. Jusqu’à aboutir à des gestes désespérés.

Le geste désespéré de l’étudiant lyonnais, qui s’est immolé par le feu vendredi 8 novembre, n’est pas isolé. En 2016, Patrice Claude, fragilisé financièrement, s’est immolé de la même manière devant la caisse de retraite du Sud-Est, angoissé par l’absence de réponse sur sa future pension. La même année, Émilie Loridan, mère sans emploi de deux jeunes enfants, se donne la mort, prise dans une série de tourments administratifs et pécuniaires. La jeune femme ne percevait plus d’allocations de la caisse d’allocations familiales puisque bénéficiaire d’une allocation d’environ 300 euros pour son enfant handicapée prise en charge en Belgique.

Octobre 2019, à Nîmes, une mère et sa fille, vivant dans un dénuement extrême et une grande solitude, ont été retrouvées mortes dans leur appartement. L’une d’entre elles avait demandé, quelques jours auparavant, des pâtes à sa voisine, a rapporté la presse locale. L’exclusion sociale tue ou pousse à l’irréparable, comme le montre chaque année le collectif des Morts de la rue, qui tente de reconstituer les causes de décès des sans-abri.

En 2018, l’association Solidarités nouvelles face au chômage (SNC) démontrait aussi, à l’instar du chercheur Michel Debout, les conséquences néfastes du chômage sur la santé physique et psychique des demandeurs d’emploi, ainsi que leur mortalité accrue. En France, plusieurs centaines de suicides par an sont imputables au chômage, avec un risque relatif de suicide de 2,2 fois plus fort que pour les actifs en emploi. Les travailleurs pauvres ne sont pas épargnés, comme le montre le suicide de cette technicienne de laboratoire précaire, décédée en 2018.

« Les situations de pauvreté vont de pair avec un état de santé dégradé, beaucoup d’isolement relationnel, même si les effets de genre sont importants, avec beaucoup plus de familles monoparentales chez les femmes, relève Nicolas Duvoux, professeur de sociologie à l’université Paris VIII, spécialiste des questions de pauvreté, de précarité et d’inégalités sociales. La faiblesse des ressources, elle-même liée à l’éloignement du marché du travail, se traduit, au quotidien, par de l’angoisse, du stress permanent, pour le présent et le futur. Le tout cumulé avec le caractère inextricable des problèmes matériels. Les personnes pauvres se retrouvent dans des situations impossibles qui les obligent à batailler sans cesse, à se raconter en permanence auprès des administrations pour faire valoir leurs droits. »

Sans oublier la dimension « symbolique » de la précarité, rappelle Nicolas Duvoux : « Le fait d’être exposé au mépris social, tout un ensemble de regards dépréciatifs de la part de l’environnement direct ou indirect. La pauvreté a une dimension monétaire mais elle relève aussi d’un enjeu plus identitaire. »

Or, la pauvreté en France s’installe et croît (lire ici l’article de Laurent Mauduit). En 2018, le taux de pauvreté de la population a augmenté de 0,6 point et les inégalités de niveau de vie ont connu la plus forte hausse depuis 2010, selon l’Insee. Les jeunes, malgré une petite embellie ces derniers temps, font partie des catégories les plus touchées par l’absence d’emploi.

Ils sont par ailleurs les premières victimes de la réforme de l’assurance-chômage, qui exige désormais six mois travaillés pour bénéficier d’une indemnité. Cette mesure touchera négativement 710 000 personnes selon l’Unédic, surtout ceux « plus jeunes que la moyenne des allocataires » et disposant « de droits plus courts, avec des salaires plus bas », prédisait le directeur général de l’Unédic Pierre Cavard, fin septembre.

Or, ce n’est pas la seule réforme qui pénalise les jeunes adultes. Outre la baisse du montant des aides au logement (APL) actée dès la première année du quinquennat, celles-ci seront calculées sur la base des ressources des douze derniers mois glissants et non plus sur les revenus d’il y a deux ans, à partir de janvier 2020. Mécaniquement, un étudiant entrant sur le marché du travail ou encore en étude, et faisant des petits boulots, verra son allocation calculée sur la base de ses revenus des mois précédents et non pas sur ceux, souvent plus faibles, d’il y a deux ans.

Deux conséquences à cela : une fluctuation du montant versé en fonction des emplois occupés – et donc une quasi-impossibilité de prévoir et de bien gérer son faible budget – et une baisse très probable du versement des APL pour un certain nombre d’allocataires qui, deux ans auparavant, plus jeunes et scolarisés, ne travaillaient pas et donc n’avaient pas de revenus déclarés. Dans ce cas, l’allocation perd son rôle d’amortisseur pour les entrants sur le marché du travail, qui pouvaient compter sur quelques mois d’APL au sortir des études et garder leur logement pour se consacrer à la recherche d’un emploi.

Circonstance aggravante, les moins de 25 ans ne bénéficient pas du RSA, ce qui les rend doublement vulnérables à la grande précarité. Avec les familles monoparentales, donc des femmes dans leur immense majorité, les enfants et les non qualifiés, les jeunes sont des cibles privilégiées pour l’exclusion. 24 % des 18-25 ans sont pauvres.

Dans son message posté sur Facebook juste avant de passer à l’acte, l’étudiant lyonnais mène une charge à la tonalité très politique. Il pointe la faiblesse des minima sociaux (« 450 euros par mois, est-ce suffisant pour vivre ? »), le chômage de masse, évoque la future réforme des retraites et son inquiétude vis-à-vis de l’avenir. En préambule, il s’adresse au gouvernement.

Celui-ci l’entendra-t-il, alors qu’il prépare une autre réforme, celle des minima sociaux, qui inquiète une large part du monde associatif luttant contre l’exclusion ? Une loi, prévue pour 2020, ambitionne de fondre le RSA, les aides au logement et celles pour les personnes porteuses de handicap, dans un « revenu universel d’activité » (RUA), pour lutter contre le non-recours et automatiser les droits. Beaucoup craignent qu’elle ne conduise à un amoindrissement de ceux-ci et à une aide « sous condition » d’activité, dans un marché de l’emploi moribond et fractionné. Et l’hypothèse de créer à cette occasion un « RSA jeune », évoquée, n’est toujours pas clarifiée.

« L’analyse sociologique ne peut pas donner toutes les clés d’une situation individuelle, mais ce que l’on sait, c’est que dans le système de protection sociale français, il y a un immense trou dans la raquette, qui concerne les jeunes », explique Nicolas Duvoux. Ils sont les plus exposés à la pauvreté monétaire, mais aussi ceux dont les droits sont les plus limités, analyse le chercheur. « La pauvreté, chez les jeunes, est massive, elle est excluante. Il n’y a pas de prestation de droit commun pour les moins de 25 ans mais une solidarité familiarisée, par des mécanismes comme le quotient familial. Mais pour en bénéficier, il faut être assujetti à l’impôt sur le revenu, c’est donc un mécanisme plutôt favorable aux classes moyennes et supérieures. On peut aussi mentionner la garantie jeune, pour les jeunes ni en formation ni en emploi, mais qui va concerner le segment de cette population le plus en difficulté. »

La pauvreté n’est d’ailleurs pas que strictement pécuniaire, rappelle le chercheur Nicolas Duvoux, qui travaille avec le sociologue Adrien Papuchon à l’élaboration d’une autre mesure, celle de la « pauvreté ressentie ». Autour du « noyau dur » de la pauvreté existerait un « halo », qui concerne une fraction significative de la population. « En France, une personne sur cinq vit donc aujourd’hui dans un foyer dont le niveau de vie est inférieur à 1 000 euros par mois ou dont les membres subis­sent des difficultés importantes dans leur vie quotidienne », expliquait Nicolas Duvoux au Monde en septembre 2018.

Le « sentiment d’être pauvre », « l’insécurité sociale » fragilisent et fracturent profondément les classes populaires. « Une partie importante de la population qui se sent pauvre est en emploi, ou ce sont des petits retraités, des gens qui ne sont pas pauvres monétairement mais qui ne peuvent se projeter dans l’avenir sereinement, souligne Nicolas Duvoux. Cette pauvreté ressentie est confirmée par toute une série de travaux menés au moment des “gilets jaunes”. Une partie importante de la population se sent vulnérable. La manifestation de cette vulnérabilité peut prendre différentes formes. Mais qu’il y ait un climat anxiogène sur notre modèle de Sécurité sociale, c’est évident. »